« Notre seul crime c’est d’être né en Colombie et de réclamer nos terres. »

En Colombie, cela fait plus de cinquante ans que des violences politiques perdurent. Ce conflit a fait plusieurs centaines de milliers de morts et près de 4 millions de déplacés. Parmi les principales victimes figurent les communautés agricoles, les populations indigènes et les défenseurs des droits humains. Enrique Cabezas et Yomaira Mendoza, agriculteurs et « laboureurs de la terre », comme ils se surnomment, ont été poursuivis pour avoir réclamé leurs terres et se sont réfugiés en Europe pendant presque un an, grâce à l’accueil d’Amnesty International/Espagne. Nous les avons rencontrés en juin. De retour en Colombie, et malgré un service de protection assuré par l’Unité nationale de Protection du gouvernement colombien, ils continuent à craindre pour leur vie.

Le Croco : Quelle est la situation actuelle en Colombie ?
Enrique Cabezas  : La situation est très compliquée du point de vue des paysans, parce que le gouvernement Colombien a conçu une politique d’élimination de la population afro-descendante, des paysans et des indigènes afin de confisquer leurs terres, les remettre à des multinationales et développer des mégaprojets agricoles. Entre 1997 et 2004 s’est mis en place un processus de militarisation, de massacres collectifs, de bombardements, de violences physiques envers les femmes, les enfants … Les militaires colombiens, les paramilitaires et la police perpétraient des barbaries en ayant comme objectif de causer la terreur, la peur et l’extermination. Voilà pourquoi une grande partie de la population s’est déplacée…

Le Croco : Quelle est votre opinion concernant l’accord commercial entre l’Europe et la Colombie ?
EC : Nous savons que quand les multinationales s’implantent dans un endroit et font du libre commerce, les conditions de vie se détériorent. C’est ce qui s’est passé ici. La sécurité était censée se rétablir dans ma région d’ici 2014. Cependant, c’est n’est pas en engageant une escorte armée que l’on garantit la sécurité d’une personne. Etre en sécurité c’est pouvoir vivre et travailler tranquillement, savoir que tu ne seras pas assassiné parce que tu réclames tes droits… Au lieu de protéger les paysans, les militaires protègent les entrepreneurs qui confisquent les terres des agriculteurs. La sécurité est mise en place pour les multinationales qui « volent » les récoltes des paysans et les vendent en Europe. En ce qui concerne les conditions de travail, elles ne se sont pas améliorées non plus. A titre d’exemple, les multinationales achètent les caisses de banane à un prix très bas si on le compare au prix de vente. Elles payent les paysans quand bon leur semble. Les entrepreneurs prétendent commercialiser les produits des paysans mais en réalité, ils ne font que les exploiter. Sans oublier la contamination générée à cause des sacs en plastique jetés dans la rivière par les entreprises qui ne sont pas tenues de les recycler.

Le Croco : Il y a beaucoup de communautés qui résistent. Pouvez-vous nous décrire l’expérience de la vôtre ?
EC  : Dans ma région, à Curvarado, il y a 23 communautés. Nous nous sommes organisés pour pouvoir retourner sur nos terres, desquelles on nous avait chassés à coup de fusils. En 2004 nous avons réussi à élever la voix et dire « cette terre nous appartient. Nous ne sommes pas un groupe armé, mais de simples paysans qui veulent récupérer leurs terres ». Nous avons réussi à résister notamment grâce à la Cour Américaine des Droits de l’Homme qui a énoncé des mesures préventives de protection pour la région du Curvarado. Nous nous sommes dès lors abrités dans des zones humanitaires protégées par le droit international humanitaire. Mais malheureusement même à cet endroit, nous n’étions pas à l’abri des dangers.

Le Croco : Quel est votre plus grande réussite jusqu’à présent ?
EC : En premier lieu, d’être retournés à nos terres parce que beaucoup de paysans ont été contraints à des déplacements forcés. Ils ont vécu à Bogota dans des conditions particulièrement précaires : cinq ou six familles de plusieurs enfants vivaient sous le même toit. Une grande partie de ces paysans ont pu retourner à leurs terres. Ils n’ont peut-être pas pu retourner à leurs communautés d’origine parce qu’il y a une multinationale ou une entreprise nationale qui cultive à cet endroit, mais ils ont pu s’installer dans des communautés voisines et cultiver la terre. Et ça, c’est déjà une réussite importante ; surtout quand on peut enfin circuler sur un territoire alors que pendant 13 ans personne ne pouvait bouger. Que la Cours Constitutionnelle Colombienne ait voté une résolution ordonnant au gouvernement colombien de nous rendre nos terres, c’est aussi une réussite. Que 16 de ses entrepreneurs aient été condamnés, c’est une réussite... Il y a encore un long chemin à faire, mais c’est un bon début…

Le Croco : Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter votre pays ?
Yomaira Mendoza : J’ai dénoncé les paramilitaires pour la mort de mon mari et de mon frère et parce qu’ils occupaient notre terrain. Je voulais notamment avoir des informations sur leurs morts. Les menaces n’ont pas tardé à tomber et pas seulement envers moi, mais également envers mes fils, ma sœur et mon frère. J’ai dû déplacer mes enfants et me réfugier dans une zone humanitaire. Ils ont alors commencé à m’envoyer des menaces de mort. Nous nous sommes dirigés vers une autre région de Colombie. Un jour, on m’a demandé de participer à un événement où allaient être présents les ambassadeurs Norvégiens et Français afin de raconter mon histoire. Même là, ils ont essayé de me tuer. J’ai donc dû me réfugier à Bogota. Mais partout où j’allais, ils me suivaient. En tout, ils ont essayé de m’assassiner à sept reprises. Ce sont ces menaces qui m’ont poussé à venir me réfugier en Europe.

EC : Après avoir dénoncé les militaires, les paramilitaires et les entrepreneurs qui nous ont confisqué illégalement nos terres, nous avons été ajouté à la liste noire. C’est triste parce nous nous n’avons tué personne, nous n’avons volé personne… Notre seul crime c’est d’être né en Colombie et de réclamer nos terres ! Notre malheur c’est d’avoir haussé la voix contre ces « messieurs ». Notre chance c’est d’avoir pu survivre à tout ce déshonneur.

Le Croco : Comment pensez-vous que la situation pourrait changer en Colombie ?
EC : Selon moi, les choses changeront quand ils arrêteront de nous considérer comme des « sous-personnes ». Il y a une discrimination raciale, non pas basé sur la couleur de la peau ou l’appartenance religieuse. Ils ont organisé la loi de telle manière à ce que quand un européen décède dans une mine d’or, le pays entier se scandalise. Cependant, quand ils tuent 50 paysans pour leur confisquer leurs terres, cela n’a aucune importance. On pourra dire que les choses auront changé quand on appliquera la même peine carcérale et économique à tout le monde. Ce qui complique les choses, c’est que malgré la situation, la président Santos prétend que le pays traverse une période de « post-conflit ». Donc les gens tendent à croire que la Colombie c’est un pays « de roses ». Les roses sont très jolies, mais elles ont des épines. Et les épines des roses que vend le Président Santos sont très douloureuses : l’assassinat sélectif de leadeurs paysans ou sociaux, de défenseurs de droits humains… Hier le Président Santos était de visite à Bruxelles. Nous avons vu tout le cortège mit en place pour le protéger. Pour protéger ceux qui négocient avec le sang et la vie des paysans et des indigènes de mon pays. Nous savons qu’un accord entre les entrepreneurs et le gouvernement, un traité de libre commerce entre la Colombie et l’Europe, aura des répercussions sur les conditions de travail, la santé, l’éducation, etc. Quand ceci va changer, la situation changera elle aussi…

Enrique et Yomaira ont été contraints de rentrer en Colombie, malgré toutes les menaces et les tentatives d’assassinats à leur encontre. Ils n’ont pas pu obtenir le statut de réfugiés politiques en Espagne car selon les autorités, la priorité est donnée aux réfugiés Syriens. Ils vivent actuellement à Bogota et n’ont toujours pas pu visiter leurs familles. Solidarité Socialiste est restée en contact avec eux. En août, l’ONG a contacté Christiane Vienne qui a à son tour envoyé un courrier de soutien à l’Unité Nationale de Protection colombienne en faisant part de ses inquiétudes concernant la sécurité physique des deux défenseurs et en demandant plus de mesures pour renforcer leur sécurité.

En Colombie, Solidarité Socialiste soutient deux organisations à Bogota : l’IPC (Institut Populaire de Communication) et l’ATI (Association de Travail Interdisciplinaire) qui, à leur tour, appuient cinq organisations paysannes et deux associations d’économie sociale et solidaire. Elle appuie également, en collaboration avec l’IPC, des associations de victimes et de réclamants de terre. Pour plus d’infos