Véronique de Keyser

Dans le cadre de la sortie de son livre co-écrit avec Stéphane Hessel, "Palestine, la trahison européenne", paru aux Éditions Fayard, Véronique de Keyser, Députée européenne, nous a accordé une interview. Ce livre retrace les années Abbas, de 2005 à nos jours, et analyse la politique européenne vis-à-vis de la Palestine. Il est féroce dans son jugement vis-à-vis de l’Europe, puisque Véronique De Keyser parle même de trahison européenne. Elle repose encore cette question centrale alors que les colonies continuent à s’implanter en Palestine : la jeunesse palestinienne peut-elle encore renverser ce destin ?

Le Croco : Véronique de Keyser, vous venez de publier un ouvrage sur la trahison européenne dans les relations Europe – Palestine. Pouvez-vous nous expliquer en quoi ces relations relèvent d’une trahison ?

VdK : Je sais que le mot trahison est un mot très fort, et j’ai beaucoup hésité avant de l’employer. J’en ai d’ailleurs discuté avec Stéphane Hessel à l’époque, et Stéphane, alors à la tête du Tribunal Russel, m’avait dit qu’il fallait le maintenir.

Dans l’histoire de l’Union Européenne avec la Palestine, il y a ces dix dernières années tellement d’occasions manquées, que ça en devient une trahison. Quand on voit en dix ans l’extension des colonies, la délégitimation du président Abbas, que les sanctions européennes et américaines ont forcé à plier l’échine. Il devait bien sauver son peuple, on lui a donné de l’argent, pas au compte-goutte mais on lui a fait sentir qu’on lui donnait de l’argent, que c’était un leader faible et qu’il fallait lui donner de l’argent pour le renforcer, et des armes parce qu’un leader ça aime l’argent et les armes. Il a payé très cher pour cet argent et ces armes, et il était littéralement coincé dans une sorte de diplomatie où les États Unis, et l’Europe qui a suivi aussi, ont joué un rôle regrettable.

En refusant de reconnaitre les élections gagnées par le Hamas, nous avons poussé à la fracture palestinienne, et nous ne l’avons jamais reconnu. C’était la première grande trahison.

La seconde était de ne pas reconnaître le gouvernement d’Unité Nationale en 2007 qui avait été fait sur base du document des prisonniers et qui reconnaissait l’Etat d’Israël sur les frontières de 67, son droit d’existence sur ces frontières. Quand les colonies ont continué à s’étendre, nous avons continué à mener notre petit train-train habituel avec Israël, en continuant à avoir des accords commerciaux, sans jamais faire de pression et les colonies se sont tellement étendues qu’aujourd’hui ni les Israéliens, ni les jeunes palestiniens, ne croient encore à Oslo et à une solution à deux États. Et ça, pour moi, comme bilan, c’est une véritable catastrophe.

Le Croco : Vous venez de mentionner les jeunes face à ce constat très noir de la situation actuelle des relations entre l’UE et la Palestine, et les perspectives plutôt bouchée qu’on entrevoit pour la Palestine aujourd’hui. Vous mentionnez à la fin de votre ouvrage l’espoir que peut naitre de la jeunesse palestinienne. En quoi, pour vous, ces jeunes peuvent faire la différence pour la Palestine de demain ?

VdK : Parce que je trouve dans leur discours une force et des convictions qui sont tellement loin du petit marchandage de boutiquiers, des petites pressions, bassesses dont j’ai pu être témoin en politique étrangère européenne. Vous savez quand des jeunes se posent la question d’une constitution ou non, de la légitimité d’un pouvoir, non pas de la réconciliation entre le Hamas et le Fatah qu’on nous a ressassé comme un refrain constant, alors que malgré tout le Hamas et le Fatah sont des adversaires politiques ; que ces jeunes nous parlent d’unité du peuple palestinien au-delà même des frontières. Qu’ils nous disent : « cessez de nous transformer en géomètres, nous voulons à nouveau rentrer dans l’histoire ! » Alors on ne sait pas très bien comment ils comptent rentrer dans l’histoire ? Est-ce que c’est sous la forme d’une troisième Intifada ? Est-ce que cette Intifada va prendre la forme d’une Intifada pour des droits ? On n’en sait rien, mais ce qu’ils veulent, ce sont des droits, c’est une unité de leur Peuple et c’est protéger les droits de leur Peuple. Pour le moment, il n’y a plus personne qui les protègent, ces droits sont bafoués en permanence et ils disent : « Nous ce n’est pas un lopin de terre à échanger que l’on veut, ce n’est même pas un Etat à la fin - ils en ont marre qu’on leur promette un état qui n’arrive jamais – Nous on veut l’unité de notre Peuple, retrouver l’identité de notre Peuple et retrouver des droits ». Et ils iront pour cela se battre sur la scène internationale, peut être légalement, et ils regardent du côté de l’ONU, du côté de l’Amérique Latine dont les votes ont compté à l’ONU, et finalement ils regardent du côté du droit international. Je crois que c’est cela qui avait aussi séduit Stéphane Hessel, qui a coécrit le livre avec moi , il se retrouvait dans cette foi inébranlable dans le droit international. Tant que les jeunes croient en ce droit international, il y a un espoir.

Le Croco : Donc il y a toujours cet optimisme, il y a aussi toujours votre activisme politique depuis 10 ans au niveau du Parlement Européen. Il y a également eu cette conférence organisée par le groupe des Socialiste et Démocrates du Parlement Européen pour aborder cette question des relations entre l’UE avec la Palestine et avec Israël. Pensez-vous que le groupe Socialiste et Démocrate puisse changer la donne dans cette politique de l’autruche que mène l’UE avec Israël depuis une dizaine d’année ?

VdK : Vous avez raison d’évoquer cette conférence parce qu’elle était importante. Elle regroupait des personnes remarquables et notamment quelqu’un qui m’a beaucoup touché dans mon parcours qui est Avraham Burg, qui a été président de la CNCED et qui a écrit ce livre « Vaincre Hitler », critiquant non pas la mémoire de la Shoa mais l’instrumentalisation de la Shoa au nom de la sécurité d’Israël. J’avais beaucoup de respect pour Avraham Burg, et, lui aussi, reprend cette idée de droit. Il dit qu’il faut rebâtir tout sur cette idée de droit, et de ce côté-là c’est l’écho de ces jeunes (palestiniens) et c’était nouveau dans son discours. Il parle d’une possibilité non pas d’un seul État mais d’une sorte de confédération d’État basée sur des droits identiques pour chacun. D’autres disent qu’avant de songer à une confédération basée sur des droits, les droits on peut les appliquer immédiatement. Mais c’est cette communauté de valeurs que nous pouvons continuer à entretenir pour maintenir l’espoir qui est le propre des socialistes. On avait tous des sensibilités de gauche et nous n’étions pas arrivés aux mêmes conclusions mais nous avions permis le dialogue, vigoureux cette fois-là, mais qui traçait quelque chose de positif. C’était la première fois que nous étions hors de sentiers battus et tout le monde essayait de « penser hors de la boîte », d’avoir des idées nouvelles, mais peut être avant cela devrions-nous malgré cela tenter l’ultime chance de négociation qui est devant nous parce que certains des observateurs ont dit à cette conférence si cela ne marche pas en cette période de crise économique alors que tant de catastrophes se passent partout, en Syrie, aux Philippines, les donateurs ne continueront plus à payer l’occupation israélienne, et cela pourrait entraîner une crise terrible. Donc on va travailler sur deux États dans le respect du droit et ne pas se transformer en géomètre comme nous disent les jeunes palestiniens. J’ai trouvé ça merveilleux, ces querelles c’est vrai, faut-il 3 mètres en plus ou en moins, un swaps de territoire… et finalement avec cela, les droits bafoués, la discrimination complète, l’occupation qui continue, la colonisation qui s’étend… Basta, c’est trop !

Le Croco : Je sais que vous êtes très investie sur la question des Grand Lacs, vous avez aussi organisé une conférence dernièrement. Auriez-vous quelques mots à dire sur le processus de paix qui est en route en ce moment en RD Congo ? Vous y croyez ? Pensez-vous qu’il soit encore possible qu’il y ait la paix en RD Congo ?

VdK : Il y a beaucoup de choses qui bougent pour le moment. C’est un peu tôt pour savoir si cela va être durable et pérenne. Mais là aussi il y a des lueurs d’espoirs et j’ai cru un moment que la communauté internationale allait laisser tomber cette région, cette guerre quasi silencieuse et à bas bruits mais je vois maintenant qu’il y a des choses qui bougent mais ne soyons pas trop pessimistes de ce côté-là… Mais c’est très compliqué, très très compliqué…