Croc’ Monsieur : Sylvain Mapatano

Le 27 juin dernier, à l’initiative de l’eurodéputée Véronique De Keyser, le Group of the Progressive Alliance of Socialists & Democrats in the European Parliament (S&D) organisait une conférence sur les "Enfants engagés dans des conflits armés". Sylvain MAPATANO, Coordinateur de la Plate-forme Diobass, organisation partenaire de Solidarité Socialiste au Kivu (République Démocratique du Congo) y intervenait dans un panel portant sur l’évaluation de l’arsenal juridique à disposition et à son application sur le terrain. Le Croco l’a rencontré à l’issue de cette séance.

Le Croco : Qu’est ce qui explique l’ampleur du phénomène des enfants soldats en République Démocratique du Congo ?

D’abord, on peut dire que le pays connaît un gros problème d’encadrement de la jeunesse. Ce premier élément est consécutif à un problème politique global qui fait que beaucoup d’enfants ne vont pas à l’école et que de nombreux jeunes sont prêts à tout faire pour trouver une occupation. Ils ne sont pas occupés car, souvent, les parents n’ont pas les moyens de payer leur scolarité et, de fil en aiguille, ils se retrouvent dans les rangs de groupes armés. Cela relève d’un ensemble de problèmes : un gros problème de pauvreté, un problème de gouvernance, d’accès aux ressources et à un revenu de base des parents pour pouvoir encadrer les enfants.

Ensuite, au plan de la gestion au niveau du pays, il faut signaler qu’il n’y a pas de politique de la jeunesse en tant que telle. On parle du problème des enfants soldats mais en réalité c’est une question globale : beaucoup d’enfants et de jeunes sont en proie à ce manque d’encadrement. En cause : le contexte global de la région et les conflits récurrents qui constituent un terreau pour les jeunes, une possibilité de gain facile sans devoir réfléchir à long terme et chercher d’autres perspectives.

Se pose également la question du manque d’alternatives économiques. Ces dernières devraient permettre qu’un jeune, même s’il n’a pas suivi une scolarité normale, puisse s’orienter vers d’autres activités, mais s’il n’y a pas d’opportunité, il choisit la facilité immédiate.

Il faut aussi rappeler le phénomène de la violence dans une région où on a besoin de recruter toujours d’avantage de main d’œuvre bon marché qui ne réfléchit pas trop et est prête à faire à peu près n’importe quoi pour survivre.

Dans le cas du Congo, on constate aussi des problèmes liés à une mauvaise intégration de l’armée. Quand vous allez dans des zones où vous avez en présence des forces armées de la RDC qui sont composées de gens de tous bords, les populations dans ces régions ne se sentent pas sécurisées. Elles essaient alors de rassembler elles-mêmes des forces d’auto-défense contre l’ennemi, y compris contre les Forces Armées congolaises qui intègrent des éléments dans lesquels elles n’ont pas trop confiance. Alors des groupes intégrés par les jeunes gens des villages, enfants ou adultes se constituent en milices locales.

Le Croco : N’y a-t-il pas une certaine forme d’hypocrisie de la part de la communauté internationale qui dégage d’énormes fonds pour les programmes de réinsertion ainsi que pour l’élaboration de tout un arsenal juridique alors que la guerre continue à faire des milliers de victimes à l’Est du Congo ?

Oui, en effet on peut se dire parfois qu’on essaie de soigner les conséquences et pas les causes ; on met en place des mécanismes juridiques mais il faudrait se demander quels sont les moyens à mettre en œuvre pour éliminer les causes qui font que les enfants sont intégrés dans les groupes armés. Que met-on en place pour s’attaquer à ça ? C’est finalement facile de définir des dispositions juridiques et judiciaires mais cela n’a pas beaucoup de sens si au finish elles ne vont pas pouvoir être appliquées sur le terrain. Ou si ça vient à posteriori pour accompagner une situation qu’on aurait pu prévenir. En fait les gouvernements essaient de mettre en place au niveau national une réglementation en tenant compte de ce qui existe au niveau international. Ils essaient d’adapter leurs outils en fonction de ce qu’on a défini au plan international mais ce n’est pas toujours productif. Par exemple, on met en place la Convention pour les Droits de l’Enfant et tous les gouvernements vont tenter d’adapter la législation locale pour être conforme à cet instrument international et pour être ainsi en règle avec la communauté internationale. Mais dans la réalité, sur le terrain, la mise en application est très compliquée. On s’assure qu’on a les instruments car c’est une exigence au plan du Droit international mais on ne fournit pas nécessairement l’effort requis pour pouvoir les appliquer de manière appropriée.

Le Croco : On a aussi évoqué au travers des discussions un Plan de démobilisation nationale et de lutte contre le recrutement forcé ; est ce que ce Plan fonctionne ?

Un effort est fait pour que les enfants ne soient plus recrutés dans les troupes gouvernementales de la RDC. Mais la difficulté c’est que les enfants qui sont dans les groupes armés ne sont pas uniquement et nécessairement intégrés dans la force gouvernementale : ils sont présents dans beaucoup d’autres types de milices. Et parfois même, au cours du monitoring effectué après des missions d’observation et de suivi, on se rend compte que ces enfants-là sont toujours actifs dans des groupes armés. Quand la mission de contrôle passe, on met les enfants de côté ; on les cache. Quand elle s’en va, les enfants reprennent le « boulot ». Il faut reconnaître qu’un effort a été fait au niveau des programmes nationaux pour solutionner ce problème, mais ce n’est pas gagné jusqu’ici.

D’autre part, il faut rappeler que ce Programme de démobilisation était encadré par le BIT et la Banque Mondiale à un moment donné. Et ce type d’initiative, on sait comment cela se passe dans les gros programmes de coopération multilatérale, quand il se termine, n’en reste que le nom. Pour l’instant, ce qui est en cours c’est le Protocole, un Plan d’Action qui vient d’être mis en place entre la RDC et les Nations Unies via l’Unicef et le représentant spécial de l’ONU qui est en charge de la question des enfants soldats. Mais c’est un projet expérimental qui court sur une période de 12 mois, qui reprend l’ensemble des instruments juridiques et qui sera évalué au terme de ce délai pour voir si on a obtenu des avancées ou non. Certes, il y a donc des progrès mais subsistent encore de réelles difficultés par rapport à ce qu’on serait en droit d’espérer.

Le Croco : Les acteurs locaux de la société civile congolaise, tels que vous, sont-ils impliqués dans ce type de programme ?

Sur le plan de la réinsertion des enfants soldats, je crois qu’il y a une assez bonne collaboration en termes de protection entre des agences de coopération internationales telles que l’Unicef ou la MONUSCO [1] avec les acteurs de la société civile engagés sur la défense de l’enfant, en ce qui concerne la sensibilisation, l’interpellation politique, le suivi des programmes, etc. Mais reste la grande question de la réinsertion de ces jeunes qui, qu’on le veuille ou non, passe par un contexte socio-économique pas nécessairement en adéquation avec cette dimension de sensibilisation promue par les acteurs internationaux. A ce niveau il y a un gros problème. Ce qu’on aurait aimé c’est que des moyens soient dégagés pour la scolarisation ou pour d’autres activités économiques afin que des enfants qui ne peuvent plus poursuivre une scolarité normale puissent avoir des perspectives. Et cela, ça manque cruellement.

Le Croco : En tant qu’acteur de terrain de la société civile congolaise à l’Est de la RDC, quelle recommandation formuleriez-vous après un colloque de ce type auprès des institutions européennes ?

Une de mes recommandations, ce serait de revisiter les approches utilisées pour la réinsertion et pour sortir les enfants des forces armées et, notamment, de mettre en avant une insertion à base communautaire. C’est plus efficace à mon avis. Car on se rend compte que les programmes d’aide extérieure d’un an ou deux, lorsqu’ils s’achèvent cessent de produire leurs effets positifs. Ce ne sont pas des projets durables. Or, au plan local les organisations, même si elles n’ont pas beaucoup de moyens, subsistent et restent sur le terrain, proches des communautés locales.

Autre chose : il faut travailler sur plusieurs leviers. Pas seulement avec les gros bailleurs de la Communauté Internationale. On oublie trop souvent qu’il existe des acteurs locaux de la société civile qui sont là et qui utilisent des méthodologies qui peuvent contribuer à assurer une réelle intégration.

Troisième chose : développer d’avantage les lobbys pour que les pays concernés par la question des enfants soldats mettent réellement en place des politiques qui tiennent la route par rapport à cette question de la réinsertion de manière durable. Les inciter à affecter des moyens et à en faire une vraie préoccupation nationale. Nous, acteurs de la société civile, nous pouvons faire des actions à gauche à droite, mais au final, je pense que c’est une problématique nationale qui demande à être intégrée telle quelle dans les programmes gouvernementaux au même titre que les problématiques de la santé ou de l’éducation, de manière globale sur l’ensemble du pays. J’insiste sur cette dimension importante : il ne faut pas envisager uniquement les enfants dans la situation aujourd’hui mais aussi en tant que futurs adultes et potentiellement dangereux au cours des prochaines années s’ils ne sont pas suivis. Il faut savoir qu’ils ont généralement été démobilisés et remobilisés plusieurs fois consécutives et qu’il n’y a pas de politique réelle qui permette de s’occuper de ces jeunes quand ils sont soit dans l’une soit dans l’autre situation.

Sinon, il est clair qu’il faudrait aussi traduire les instruments internationaux au plan national et les appliquer. J’ai ici une longue liste de ce qui a été ratifié mais, concrètement, comment est-ce appliqué localement ? La faisabilité n’est pas toujours évidente.

Enfin, last but not least, la question de l’impunité reste une préoccupation très importante à tous les niveaux. On a évoqué ici le Tribunal pénal International de la Haye devant lequel ont comparu plusieurs chefs de guerre. OK, c’est évidemment une bonne chose, mais on n’envoie pas tout le monde à la Haye ! Au plan national, il existe toute une série de petits chefs de guerre, dans différents groupes armés de petite dimension, certes, mais qui font beaucoup de dégâts auprès des populations civiles. Quels moyens applique-t-on au niveau local pour mettre en œuvre un minimum de mécanismes pour les traquer, les sanctionner et donner l’exemple ? Il faut absolument résoudre cette question au niveau national et local.