Croc’Madame : Agnès Roumba

A Ouagadougou, 80% de la population se restaure dans la rue et pourtant cette activité ne génère que de très faibles revenus. En effet, ce gagne-pain concerne essentiellement les femmes, généralement pauvres et analphabètes, souvent mal organisées en matière de gestion, de promotion des produits, de règles d’hygiène, etc. C’est ainsi qu’en 2003, un collectif d’associations de restauratrices de rues entre en action, soutenues par le partenaire de Solidarité Socialiste : Asmade. Plus de 500 femmes vont ainsi bénéficier de petits lots de matériel, de formations mais surtout d’un appui pour accéder au micro- crédit, obtenir des autorisations d’occupation d’espace public. Depuis, le réseau s’est organisé, a acquis une véritable reconnaissance comme corps de métier et le niveau de vie de ces femmes s’est élevé. Soucieuses de la santé de leurs familles, elles ont donc décidé de passer à la vitesse supérieure en organisant leur propre mutuelle de santé « Laafi Beologo ». Cette mutuelle est membre du réseau UMUSAC qui se mobilise depuis plus d’un an pour faire entendre sa voix dans la mise en place de l’assurance maladie universelle.

Agnes Rouamba, est la présidente de la Mutuelle des Femmes Restauratrices et Transformatrices de Produits Locaux (CARTPL) : « Laafi Beologo », à Ougadougou, Burkina Faso

Le Croco : Selon vous, qu’est-ce que la mutuelle de santé peut apporter au contexte actuel du Burkina, pour la population du Burkina ?

Pour moi, la mutuelle de santé peut apporter beaucoup de chose parce que, qui a la santé a tout. Si on est en bonne santé on peut se rendre au travail, on peut tout faire, s’épanouir. Donc la mutuelle de santé apporte beaucoup à la population.

Le Croco : Si l’on n’est pas membre d’une mutuelle, quelles sont les offres de soins proposées par l’Etat ? Comment fait-on pour avoir accès aux soins quand on n’est pas membre d’une mutuelle ?

Si tu n’es pas membre d’une mutuelle, tu peux avoir les soins mais c’est à ton propre compte. Si tu n’as pas les moyens pour aller payer tes propres médicaments, tu es obligé d’aller voir les féticheurs, ce qui entraine après une aggravation de la situation de la maladie avant qu’on se rende au centre de santé. Mais l’avantage, si tu es membre d’une mutuelle, si tu tombes malades, tu te présentes rapidement au centre de santé et tu es déjà pris en charge, donc rapidement tu es guéri.

Le Croco : Quelles sont les difficultés pour les familles burkinabés d’adhérer à la mutuelle ?

La difficulté principale que les familles burkinabés rencontrent est le paiement des cotisations. Par exemple si tu as une grande famille, et tu veux payer pour tout le monde, c’est un peu compliqué par rapport au revenu de la famille. C’est ça qui cause problème souvent.

Le Croco : La cotisation en moyenne, par personne, ça représente combien ?

Si tu veux que la mutuelle te prenne en charge, au niveau CSPS, Centre de santé primaire (accès aux soins de base), la cotisation c’est 2600 francs CFA (sic : environ 4€). Mais si on te réfère après au niveau CMA, que la mutuelle continue à te prendre en charge à 90 %, tu payes 5300 (sic : environ 8€). Comme ça tu as les soins au niveau CSPS et au niveau CMA.

Le Croco : Et les revenus moyens d’une famille, ça peut tourner autour de combien ? Ici a Ouagadougou par exemple ?

Disons que nous, nous exerçons dans le secteur informel, donc nous vivons au jour le jour, ce que tu vends, c’est ce qui va te servir à nourrir ta famille, payer la santé, payer la moitié de la scolarité ou les cahiers, ce qui fait que à la fin du mois, si tu veux avoir des économies, c’est un peu rare, pour le secteur informel. C’est compliqué.

Le Croco : Concernant les problèmes de santé maternelle, comment la mutuelle de santé répond aux difficultés et règle les problèmes concernant la santé de la reproduction ?

Si tu as adhéré à la mutuelle, et que tu tombes enceinte, pour les pesées, en principe c’est trois pesées jusqu’à l’accouchement. Pour la première pesée, si tu te présentes à la maternité, ça te comptabilise un contact à la mutuelle. La deuxième pesée ça te fait deux contacts et la troisième pesée te donne un troisième contact et l’accouchement un quatrième contact. La mutuelle couvre quatre contacts sur l’année. Si tu perds ton argent, tu sais que tu as droit à trois contacts pris en charge à 70 % par la mutuelle. Mais au-delà de 4 contacts dans l’année, c’est toi même qui te prend en charge.

Le Croco : Si la femme a du avoir plus de 4 contacts avant son accouchement, cela veut dire que l’accouchement n’est pas pris en charge ?

Oui mais actuellement l’Etat contribue aux accouchements, ce qui fait que les femmes n’ont plus besoin de ça pour les prendre en charge. Je pense que c’est une modeste somme de contributions que la femme paye à l’accouchement. Alors qu’auparavant c’était cher.

Le Croco : Et depuis ça a changé ? Une femme se rendent plus…qu’est ce qui a changé ?

Ce qui a changé, comme l’accouchement n’est plus chers, maintenant les femmes partent accoucher dans les Centres de santé au lieu d’accoucher à la maison.

Le Croco : Et ça règle quel problème ?

Si la femme accouche à la maternité, elle est prise en charge. Si il y a une hémorragie on l’a prend en charge rapidement et elle n’a pas de problème. Par exemple si tu accouches à la maison, il y a les tétanos qui peut se poser, s’il y a une hémorragie c’est grave, le temps d’arriver à l’hôpital, c’est déjà trop tard.

Le Croco : On peut donc dire que les mutuelles de santé mais également, le programme de l’Etat de prise en charge des femmes a amélioré la santé maternelle.

Oui. L’Etat commence à prendre en charge la santé maternelle dans nos pays maintenant.

Le Croco : Et par rapport aux médicaments ? Qu’est-ce que la mutuelle prend en charge ?

Par rapport aux médicaments, avec ces cotisations, la mutuelle peut vous prendre en charge les médicaments essentiellement génériques. Avec une cotisation de 2600 FCFA (sic : environ 4€) avec 4 contacts, la mutuelle ne peut pas prendre les médicaments spécialisés en charge, car cela revient trop cher. Mais l’Etat fait tout pour que les médicaments essentiellement génériques se trouvent au niveau des CSPS.

Le Croco : Et ce, par épisode maladie ?

Oui

Le Croco : Donc si un membre de la famille se rend en pharmacie en dehors des 4 épisodes ? Il n’a pas les médicaments ?

Non, les médicaments ne sont pas remboursés par la mutuelle.

Le Croco : Vous êtes une leader au sein de votre famille ou de la communauté, cela vous a donné quelle place, qu’est-ce que cela a changé, quel rôle cela vous a donné ?

Cela me donne une place dans la société car en tant que leader d’une mutuelle de santé, je suis connue un peu partout et en tant que responsable d’institut de la santé, les femmes s’approchent de moi quand elles ont un problème de santé ou bien pour demander les démarches à suivre pour devenir adhérente. Surtout en 2009, vous savez que dans notre pays il y a eu un problème d’inondations, comme je suis responsable, un certain nombre de dons ont transité par moi, et j’ai ainsi pu contribuer à donner aux sinistrés et prendre des sinistrés en charge au niveau des centre de santé. Cela a contribué au fait que je suis bien reconnue et que les gens s’approchent de moi pour savoir où on peut aller pour avoir tel projet ou bien telle aide. Ça change, du coup, ma place, et ma notoriété, avec la responsabilité que j’ai, surtout dans les journaux, les dépliants, avec mon numéro, je suis un peu reconnue, si les gens veulent adhérer à la mutuelle, ils appellent sur mon téléphone, même sans me connaître. Donc on me contacte pour tel ou tel problème pour que je puisse aider à les résoudre.

Le Croco : Donc votre statut a changé ?

Oui, mon statut a changé et moi-même je me sens plus responsable de certaines choses.

Le Croco : Et en tant que femme, cela a-t-il changé quelque chose de plus spécifique ?

Oui, avec les renforcements de capacités que j’ai pour pouvoir faire fonctionner la mutuelle, ça m’a donné des connaissances qui m’aident dans ma vie et je suis reconnue. Le mois passé j’ai été sollicitée dans une autre ville du Burkina pour aller partager mon expérience et ce que je fais dans mes activités. Cela a changé mon statut.

Le Croco : Et dans votre famille également ?

Oui dans ma famille aussi. Au niveau international aussi cela a changé beaucoup de chose, même en Belgique je vois que maintenant on me connaît. J’ai eu à faire une rencontre internationale portant sur les femmes et la santé. Je sais que de temps en temps si on voit ma photo on sait que c’est « une telle » et elle vient d’où, elle vient du Burkina. Donc ça me fait très plaisir.

J’appelle beaucoup de femmes à donner aussi pour le développement des autres femmes, parce que tant que les femmes ne s’y mettent pas aussi, leurs problèmes ne peuvent pas être résolus. C’est à chaque fois les hommes qui sont devant, et quand il y a un problème à discuter, ils ne vont penser uniquement à leurs problèmes, et les problèmes de fonds vont rester en dessous. Si nous représentons les femmes dans les instances, les solutions vont ressortir et les solutions suivront. Donc j’appelle les autres femmes aussi à devenir des femmes leader car c’est pour le développement de la femme, et qui dit femme développée dit toute la famille développée et tout le pays développé car si la femme est développée, tous les enfants sont dedans, le mari est dedans.