Prisonniers palestiniens : encore combien de grèves de la faim ?

Les 11 et 12 décembre derniers, la Ligue arabe a convoqué une conférence internationale pour « la solidarité avec les prisonniers palestiniens et arabes dans les prisons de l’occupation israélienne ». Des représentants de la société civile de plus de 70 pays, dont la Belgique, ont participé à l’événement auquel étaient également conviés des experts juridiques, des témoins et anciens prisonniers, ainsi que des officiels irakiens et palestiniens.

L’objectif annoncé était de partager des témoignages, des analyses de fond et des exemples de mobilisations afin de dégager des pistes d’action pour la société civile internationale, mais également d’adresser des recommandations à la Ligue arabe sur la question des prisonniers. En effet, alors que l’actualité palestinienne est monopolisée par les annonces incessantes de construction de nouvelles colonies, on ne peut oublier que plus de 4 600 prisonniers palestiniens croupissent encore dans les geôles israéliennes. Jour après jour, leur nombre augmente de manière exponentielle, tout particulièrement depuis la reconnaissance de la Palestine comme Etat non-membre à l’ONU.

Ces derniers mois, ce sont à nouveau des prisonniers en grève de la faim « au finish » qui sont devenus une des principales sources de préoccupation. A l’heure où nous écrivons ces lignes, Samer al-Issawi entame sa 25e semaine de grève de la faim dans la prison de Ramleh, après avoir été hospitalisé suite à une grave détérioration de son état de santé. Aux côtés d’Ayman Sharawneh, autre détenu en grève de la faim depuis plus de 28 semaines, il a refusé une libération assortie d’un exil que lui proposaient les autorités israéliennes. Comme on pouvait s’y attendre, celles-ci semblent incapables de comprendre le sens de cette privation de nourriture que les prisonniers s’infligent… Par ailleurs, nous sommes désormais habitués à la pratique malhonnête dont ces deux prisonniers ont fait l’objet : Israël fait tout un battage médiatique lorsqu’elle libère des détenus palestiniens, dans ce cas lors de l’échange organisé avec le Hamas en octobre 2011, et quelques mois plus tard, elle arrête à nouveau, mais alors en toute discrétion, les mêmes qui viennent à peine de recouvrer leur liberté. Aujourd’hui, la grève de la faim de Samer al-Issawi et Ayman Sharawneh est leur cri de dignité, un appel à mettre fin au caractère arbitraire et inhumain du système carcéral israélien et à l’occupation qui le permet.

Face à la violence de l’oppression coloniale, ils ne sont pas les seuls à brandir la grève de la faim comme arme de résistance. Jafar Azzidine, Tarek Qaadan et Yousef Yassin, trois Palestiniens détenus dans la prison de Meggido en Israël, leur ont emboîté le pas. Rappelons, au passage, que le droit international interdit le transfert de prisonniers dans le pays de l’occupant, mais ce sont là encore des considérations juridiques pour lesquelles la communauté internationale et Israël semblent n’avoir que très peu d’égards… Que dire alors des détentions administratives, des interdictions de visite, y compris de la Croix-Rouge, ou encore des cas fréquents de tortures physiques et mentales ? D’ailleurs, Israël n’invoque-t-elle pas le droit international uniquement lorsqu’il s’agit de légitimer ses agressions et conquêtes ? C’est là la logique du « deux poids, deux mesures » dans laquelle nous sommes bercés depuis les origines du conflit. Que faire alors pour que les revendications et droits légitimes des prisonniers soient respectés ? Peut-être avons-nous pensé un peu naïvement que la conférence de la Ligue arabe allait tout au moins apporter une contribution à la réflexion et à la prise de décision politique. Il n’est pas inutile de rappeler en effet que de nombreux Etats arabes disposent de leviers économiques et diplomatiques qui pourraient considérablement changer la donne au Proche-Orient. Dans cette perspective, l’événement devait aboutir à la rédaction d’un cahier de recommandations, destiné aux pays membres de la Ligue arabe, censé rapporter le contenu des exposés et les revendications des participants. A plusieurs reprises, des membres de la société civile internationale ont souligné l’importance de l’adhésion au mouvement BDS, pas seulement de citoyens, mais aussi d’Etats. Malheureusement, on ne retrouve aucune trace de ces interventions dans la déclaration finale… Et pour cause : aucun débat n’a eu lieu pour en déterminer le contenu ! Après de soi-disant « délibérations », les participants auraient tout de même formulé des recommandations dont voici un extrait :

-  créer un comité juridique international pour assurer le suivi de la question des prisonniers ;
-  demander, au nom de la Ligue arabe, un avis consultatif de la Cour internationale de Justice à la Haye sur le statut juridique des détenus palestiniens et arabes dans les prisons israéliennes ;
-  demander aux Nations Unies d’envoyer un comité d’enquête international pour identifier les traitements inhumains appliqués aux prisonniers ;
-  lancer une campagne internationale, « humanitaire et médiatique », pour revendiquer la libération des détenus ;
-  créer un fonds arabe pour le soutien des détenus palestiniens et arabes dans les prisons de l’occupation israélienne et de leurs familles et la réhabilitation des détenus libérés.

Ce n’est là qu’une sélection des recommandations de la déclaration finale, mais on comprend aisément qu’elles ne bouleverseront pas de fond en comble la situation des détenus palestiniens. Dans le meilleur des cas, on verra certaines d’entre elles être adoptées et ce sera déjà un bon début, mais elles ne gommeront pas l’arbitraire et la violence dont les prisonniers, tels Samer al-Issawi et Ayman Sharawneh, font l’objet depuis de nombreuses années. Dans le pire des cas, on en restera au stade des « voeux pieux ». Ce ne serait pas la première fois pour les Etats de la Ligue arabe, dont on connaît la propension à instrumentaliser la « question palestinienne » à des fins politiques propres... D’ailleurs, en convoquant sur son territoire cette rencontre internationale sur la problématique des prisonniers, le gouvernement irakien ne programme-t-il pas peu à peu son retour en force sur la scène régionale ? Quoi qu’il en soit, gardons-nous de lui faire trop hâtivement un procès d’intention. La conférence a tout au moins permis à d’anciens prisonniers de témoigner publiquement sur leurs conditions de détention et a facilité des rencontres, trop rares, entre les sociétés civiles du nord et du sud de la Méditerranée. Reste qu’en attendant de voir les Etats assumer (enfin) leurs responsabilités vis-à-vis des détenus palestiniens, il appartient aux Palestiniens eux-mêmes et à leurs soutiens dans la société civile internationale, de persévérer dans leur lutte pour la dignité et la liberté.

François Sarramagnan, Solidarité Socialiste