Croco Monsieur Martin Lufete

Martin Lufete est le coordinateur du Comité local d’organisation du Forum Social Africain en sa qualité de coordinateur du Forum Social Congolais. Il se confie au Croco sur les enjeux de cette 6ème édition du Forum Social Africain qui vient d’avoir lieu à Kinshasa du 16 au 20 janvier 2013 et sur l’effort d’organisation que cela a demandé.

Le Croco : Comment le Forum social congolais, s’y est-il pris pour que le Forum Social Africain ait lieu ici, à Kinshasa ?

Il faut savoir que la société civile congolaise est très active depuis un certain temps. Avec le discours de La Baule, le pouvoir public en Afrique subsaharienne a été obligé de s’ouvrir à la démocratie. Mobutu, alors chef de l’État, s’est vu contraint de tenir une consultation populaire, qui a abouti à la déclaration du 24 avril 1990 à Nsele où il a libéralisé l’espace politique et social. Les intelligences se sont alors organisées en société civile, d’où sont nés les ONG, les syndicats, etc.

Cette dynamique a, ensuite, évolué et nous avons participé au tout premier Forum Social Mondial qui a eu lieu au Brésil, à Porto Alegre. Plusieurs Congolais, issus de différentes couches de la société civile, étaient présents.

À partir de ce moment-là, nous y avons pris goût. J’ai moi-même assisté au Forum Social Mondial polycentrique à Bamako et au Forum Social Mondial de Nairobi en 2007. C’est d’ailleurs en revenant de Nairobi que nous avons décidé d’organiser le tout premier Forum Social Congolais, donc à l’échelle nationale. Kinshasa a, alors, accueilli ce forum qui a regroupé tous les acteurs de la société civile de l’ensemble du pays, ici, sur le site du Jardin botanique de Kinshasa. Nous avons organisé trois éditions à l’échelle nationale. La dernière a eu lieu l’année passée, toujours sous notre coordination. De forum en forum, et chemin faisant au retour du Forum Social Mondial de Dakar, nous avons envisagé la possibilité d’organiser le Forum Social Africain chez nous, étant donné que nous sommes un grand pays situé au cœur de l’Afrique et que notre société civile est très active, malgré tout ce qu’on peut en dire.

Nous luttons, certes, selon nos moyens. Il ne faut pas oublier que nous sortons d’une longue dictature et qu’il est difficile d’agir dans un tel contexte, d’autant plus que le pouvoir actuel n’a pas totalement libéré l’espace politique national ni l’espace social. Il y a un certain dirigisme au sommet de l’État qui fait que nous enregistrons certaines pesanteurs et certaines peurs dans le chef de la plupart des acteurs de la société civile, dues aussi aux assassinats de ces acteurs.

Pour revenir à la question du Forum Social Africain, Danny Singoma (NDLR : Directeur du CENADEP, partenaire de Solidarité Socialiste) m’en a parlé, et comme c’est lui qui partait à Tunis, dans le cadre des préparatifs du Forum Social Mondial de Tunis, il a posé le problème sous notre recommandation. Grâce à son éloquence, Danny a persuadé nos pères africains qu’il serait profitable d’organiser le Forum social africain au Congo et de nous appuyer dans le combat quotidien que nous menons. En outre, ils devaient témoigner leur solidarité aux Congolais étant donné les vicissitudes de la vie qui caractérisent notre pays actuellement : la misère, l’agression d’un autre pays à l’Est, etc. C’est dans ce contexte que nous avons pu obtenir l’organisation du Forum social africain en terre congolaise.

Le Croco : L’organisation d’un tel forum demande beaucoup de moyens, beaucoup d’énergie, de personnel. Comment avez-vous fait pour l’organiser et avec quels moyens ? Comment vous y êtes-vous pris pour faire de ce forum une réussite ?

Vous savez, Madame, c’est une aventure. Notre équipe est une équipe d’« aventuriers ». Nous aimons relever des défis. Nous nous sommes dit « Allons-y avec les moyens du bord ». Notre volonté nous a permis d’organiser ce forum social. Nous organisons toujours nos activités dans les mêmes conditions. Nous ne partons de rien. Nous ne savons pas où nous allons, mais nous imaginons, de toutes pièces, comment y arriver. C’est pour ça que je préfère nous appeler « aventuriers » mais de bons aventuriers, audacieux.

En ce qui concerne le Forum Africain, nous avons tout d’abord publié des communiqués, pris des contacts avec nos partenaires, du Nord notamment, et sensibilisé la population et les autorités afin de pouvoir l’organiser. Nous nous sommes battus pour pouvoir l’organiser. « C’est de la magie » comme dit Danny tous les jours. Les gens se sont engagés à venir et l’ont fait, le forum est là. Or, ce n’était pas gagné d’avance, car, dans nos caisses, nous avions, au départ, moins de mille dollars américains. Puis, nous nous sommes cotisés. Pour le secrétariat, nous n’avions besoin que de papier, d’un Bic, et d’encre pour nos imprimantes. Il nous suffisait de larguer des informations sur le net.

Les gens de bonne volonté ne manquent pas et vous en êtes la preuve. Vous avez répondu présent à la suite de notre pression médiatique par courrier électronique. Des gens de bonne volonté, comme nos partenaires du Nord, et plus particulièrement nos partenaires belges, ont accepté de nous appuyer malgré les difficultés qu’ils rencontrent actuellement à cause de la crise économique et financière mondiale. Ils ont accepté de nous épauler et de nous encourager.

Le Croco : Est-ce que vous arrivez à mobiliser les populations, les jeunes des quartiers, etc. ? Est-ce que les habitants de Kinshasa comprennent ce qui est en train de se passer, est-ce qu’ils sont au courant que ce forum a lieu ? Sont-ils présents ?

Ce serait malhonnête de ma part de vous dire que tout le monde comprend ce qui se passe. Non. Vous savez, Kinshasa est une grande agglomération mais une ville à problèmes. Plus de la moitié de la population vit dans ce qu’on appelle « la débrouillardise ». Beaucoup de gens sont préoccupés de savoir ce qui va arriver demain, ce qu’ils auront à manger,… au point que, parfois, lorsque nous lançons des invitations, ils ne viennent pas. Une partie de la population de Kinshasa est, tout de même, très attentive à ce que nous organisons. C’est notamment le cas des ONG que vous voyez ici et qui se sont mobilisées.

Le jour de l’ouverture, lors de la marche, nous avons accueilli au minimum 2000 personnes, ce qui est déjà un exploit. Nous étions nous-mêmes incertains du succès. Il faut également tenir compte du fait que cette journée coïncidait avec la commémoration de l’assassinat de M. Lumumba. Le gouvernement s’en est donc mêlé et a organisé ses activités le même jour. Les routes étaient barricadées. Nous attendions au moins 5000 personnes, dont beaucoup de la partie Est de la ville, qui est la plus peuplée. Certains se sont déplacés, mais ont été bloqués au niveau de l’échangeur de Limete parce que le chef de l’État devait aller déposer sa gerbe de fleurs devant le monument de Lumumba et a rassemblé tout le gouvernement sur cet axe. Nous étions donc privés d’une bonne partie de nos militants.

Je vous assure qu’une bonne partie de la population est au courant. Certains nous appellent pour savoir ce que nous faisons et viennent voir par curiosité. Les habitués des forums et la population de l’arrière-pays sont également présents, c’est bien la preuve que le message est passé. Au moins 40 personnes sont venues de Lubumbashi. La plupart des provinces de l’arrière-pays sont, d’ailleurs, représentées. Une dame m’a même appelé de Dungu, dans la province orientale dans la région de l’Itur. Elle est arrivée hier soir, certes en retard, mais elle est là. À notre façon et avec les moyens du bord, nous sommes parvenus à mobiliser la plupart des gens.

Le Croco : Qu’attendez-vous de ce Forum Social Africain comme résultat pour le Congo et pour l’Afrique ?

Le thème du Forum étant « L’Afrique des peuples en marche vers un Autre Monde de Justice Sociale, d’Égalité, de Paix et de Démocratie », nous pensons que les panels et autres ateliers organisés cheminent vers cette réflexion commune. Des réflexions profondes sur des propositions alternatives s’en dégageront très probablement.

Un ami burundais a pointé la nécessité d’une pétition à la fin de ce forum pour contraindre les pays du Nord, donc les plus gros pollueurs, à créer des taxes. En effet, nous subissons injustement les conséquences des gaz à effet de serre, alors que nous ne sommes pas des pollueurs. On nous exploite et on exploite nos ressources naturelles, mais, nous n’en tirons pas profit. Il faudrait qu’une pétition et une déclaration émanent de ce forum. C’est une piste parmi d’autres. En ce qui concerne l’exploitation des ressources naturelles du pays, il faudrait changer la conception, le paradigme du développement. Il faut que nous puissions, nous Africains, nous Congolais notamment, produire nos minerais, les transformer sur place, pour les vendre avec une valeur ajoutée et non pas continuer de les exploiter à l’état brut, ce qui ne nous rapporte pas grand-chose.

Au Katanga, on parle de la protection, l’hygiène et la sécurité sur le lieu du travail. Mais, Madame, je vous informe, que toutes les usines qui y poussent comme des champignons n’assurent pas la protection de l’environnement. On voit, d’ailleurs, apparaître des malformations congénitales. Les effluents de ces industries extractives causent, en effet, d’énormes problèmes de santé publique à la population locale. Ne parlons même pas des enfants utilisés dans ces usines comme creuseurs. Nous allons dénoncer le travail des enfants. Ces problèmes seront moulés dans une grande déclaration que nous amènerons au Forum Social Mondial à Tunis.

Je voudrais profiter de cette occasion pour remercier nos amis belges, notamment les socialistes, qui nous ont appuyés efficacement. Nous voulons également remercier le collectif des ONG belges pour leur appui bien qu’arrivé tardivement, mais qui nous a permis de réaliser tant soit peu les objectifs de ce Forum social africain. Merci beaucoup.