Croco’Monsieur : David Uribe Laverde

David Uribe Laverde est un jeune avocat licencié de l’Université Nationale de Colombie. Il est également membre de la Coordination Nationale Paysanne. Il était encore étudiant lorsqu’il a commencé à accompagner bénévolement les organisations paysannes et indigènes du pays. Parmi elles, l’Association colombienne Horizon de population déplacée (ACOSOL) qui rassemble 64 familles déplacées de l’Hacienda Bellacruz. David Uribe s’efforce de mettre en avant l’importance du conflit pour la terre dans les débats académiques et politiques. Le Croco l’a rencontré à l’occasion d’une tournée européenne de sensibilisation des parlementaires et des organisations de la société civile européenne sur cette problématique.

Le Croco : Quel est votre rôle au sein de la CNC ?

La CNC est une organisation qui regroupe différentes entités paysannes au niveau national. Il existe en son sein une équipe d’appui dans laquelle en tant qu’avocat je fais partie. Fredy Antonio Rodrigues Corrales qui m’accompagne est un leader paysan et le représentant de l’association ASOCOL. Cette dernière a entamé depuis 1986 avec d’autres familles une procédure pour l’adjudication de terres à l’abandon, initialement propriété de l’Etat et appropriées illégalement par la famille Marulanda. Fredy est le leader d’une lutte très emblématique en Colombie, la lutte pour la Terre, au travers du cas de l’Hacienda Bellacruz. Ce combat est emblématique étant donné tous les éléments conflictuels qu’il intègre, et aussi parce qu’il a provoqué les déplacements massifs parmi les plus importants dans le pays. Bellacruz est aussi une des haciendas les plus vastes de Colombie. Ce cas implique donc beaucoup d’intérêts et de personnalités connues de la vie publique colombienne. Notre tournée en Europe depuis novembre a pour but de dénoncer le processus de la restitution des terres en Colombie en général, et en particulier en ce qui concerne le cas particulier de l’hacienda Bellacruz ; parce qu’en fait ni pour l’un, ni pour l’autre, la politique de restitution du gouvernement Santos n’a eu de résultat jusqu’à présent.

Le Croco : Pourquoi cette région fait-elle l’objet d’autant d’intérêt ?
Cette région comprend La rivière Magdalena et sa vallée ; une des régions les plus fertiles de Colombie dont les voies de communications tant fluviales que terrestres sont très aisées. C’est une zone de 10 à 12.000 hectares où on cultive majoritairement la palme à huile.

Le Croco : Racontez-nous l’histoire de la lutte de Bellacruz.
Une partie de ces terres était auparavant la propriété privée de l’Etat. Mais, selon la loi de réforme agraire promulguée en Colombie il y a déjà plusieurs années, elles avaient été cédées aux paysans qui les occupaient depuis longtemps. Cependant, ils n’ont jamais reçu de titre de propriété, ni aucun type d’écriture légale relative à ces biens. En 1986, une famille très riche et très influente de la région, la famille Marulanda, a pris possession des terres dont les paysans étaient devenus les propriétaires légitimes, en actionnant tant des moyens juridiques que l’intimidation et la violence. Se basant sur la Loi de la réforme agraire, les petits propriétaires ont réagi et entamé un processus juridique pour récupérer les terres dont ils avaient été spoliés. Mais alors qu’ils portaient tous leurs arguments pour faire valoir leurs droits devant la justice, la famille Marulanda a profité du contexte de surgissement du para-militarisme dans la région. Elle a en effet contracté des groupes armés pour qu’ils s’adonnent à toute une série d’exactions : intimidations, assassinats, disparitions, etc. A tel point qu’en 1996 plus de 270 familles officiellement recensées ont été déplacées. En réalité, on estime leur nombre aux alentours de 600. A cette occasion, plus de 40 personnes ont été assassinées, dont 7 ou 8 grands leaders paysans. Cela a eu un fort impact au niveau national et international. Car l’un des membres de cette famille impliquée dans ce massacre était Carlos Arturo Marulanda qui était … ambassadeur de Colombie pour l’UE en Belgique … ! S’est alors créé un réseau de solidarité internationale d’appui aux victimes pour que ce Monsieur soit destitué de sa fonction. Il l’a été. Ensuite, grâce à l’action du juge Balthazar Garzon, il a été arrêté et mis en prison en Espagne. Mais peu après il a été extradé en Colombie. C’était sous le gouvernement de Fernando Uribe. Là, le magistrat responsable de l’affaire, un Général de la Nation (qui a été par la suite été dénoncé pour ses relations avec des groupes paramilitaires), l’a libéré en moins d’un mois sans qu’il ne soit l’objet d’aucune inculpation. .. Son frère, Francisco Marulanda avait également été accusé de liens avec les paramilitaires. Il a donc d’abord été condamné, mais en seconde instance il a été déclaré non coupable. Donc, malgré les déplacements forcés, les homicides et les disparitions, les responsables ont bénéficié d’une totale impunité. Récemment la famille Marulanda a vendu une grande partie de l’hacienda à un homme d’affaire brésilien de grand renom international, Germon Efromovitch, le deuxième industriel le plus riche du Brésil, propriétaire d’entreprises pétrolières en Colombie. Cet homme jouit d’un grand prestige et d’un énorme pouvoir économique (il est le seul prétendant actuel au rachat de la compagnie aérienne portugaise TAP…). Il compte utiliser ces vastes extensions pour la culture de la palme à huile pour la production d’agro carburants.

Le Croco : Mais aujourd’hui il existe une loi qui prévoit la restitution des terres aux victimes de déplacements forcés …
Oui, la loi existe. Lorsque Santos s’est positionné en tant que candidat à la Présidence, il a promis que le nouveau gouvernement garantirait le droit des victimes de déplacement forcé, que ce serait un moment historique pour la Colombie. Et on a alors effectivement promulgué la Loi de restitution des terres. Cependant, après un an et demi, il n’y a toujours pas eu un seul hectare de restitué. Au contraire des leaders paysans continuent à être menacés et assassinés par les groupes paramilitaires avec l’appui bien souvent de la force publique. Depuis l’accession de Santos à la présidence, plus de 17 leaders ont été assassinés en lien direct avec le processus de restitution des terres. Et ce sont des chiffres sous-estimés, car très souvent les familles n’osent pas porter plainte de peur des représailles. Dans le cas de l’hacienda Bellacruz, la famille Marulanda a mis toute une série d’obstacles au processus administratif et juridique prévu par la nouvelle loi, afin d’empêcher que les restitutions aient lieu. Dans cette région, se sont donc maintenus les mêmes groupes paramilitaires, même s’ils changent continuellement de nom pour soustraire leur responsabilité devant la justice. Aujourd’hui, ils se dénomment « Armée anti-restitution ». Au cours de 2012, ils ont adressé plusieurs menaces à Fredy Corrales et à d’autres leaders de la communauté Bellacruz, dont 96 familles demandent la restitution de leurs terres. Il y a également eu un attentat perpétré par des hommes en armes qui ont pénétré dans les habitations. Heureusement la sécurité avait été assurée cette fois par le gouvernement mais le risque reste imminent. Ce que nous dénonçons donc, c’est le fait que le gouvernement a entre ses mains les instruments pour une restitution effective mais ce qui manque c’est la volonté politique. Ce qui nous indigne c’est que ce gouvernement a promulgué cette loi uniquement pour offrir une bonne image au niveau international, tout cela afin d’attirer l’entrée de capitaux étrangers. En fait cette loi n’est pas une forme réelle de garantir les droits des victimes en Colombie.

Le Croco : Quels étaient l’objectif de vote tournée européenne ?
Nous sommes allés en France, en Espagne et en Belgique afin de rencontrer certaines communautés et de tenter de recréer ces liens de solidarité qui s’étaient tissés en 1996 pour accompagner ce cas. Il faut que nous nous mobilisions pour que la restitution soit effective et que les victimes aient des garanties concernant la récupération de leur terre. Nous avions trois objectifs. Le premier était de rencontrer des fonctionnaires de l’Etat, des parlementaires, des représentants des gouvernements européens pour qu’ils fassent pression sur l’Etat colombien, afin de l’inciter à réagir par rapport à la problématique de la restitution. L’autre objectif était de rechercher l’appui des organisations de défense des droits humains, des organisations syndicales, sociales, paysannes pour réactiver les liens de solidarité qui s’étaient créés en 1996. Notre troisième objectif était de sensibiliser les médias alternatifs afin qu’ils diffusent de l’information sur ces conflits sociaux pour la terre existant en Colombie, se perpétuant et trop peu connu à l’extérieur du pays car les médias officiels n’en parlent pas.

Le Croco : Avez-vous obtenu des réponses satisfaisantes de la part des décideurs européens ?
Bon, à l’heure actuelle, le Parlement européen s’est malheureusement déjà prononcé en faveur de la ratification du Traité de Libre Commerce avec la Colombie. Nous nous y étions exprimés au nom de toutes les organisations qui s’opposent à sa signature. Nous avons expliqué qu’il est en relation directe avec la terre « tachée de sang » en Colombie. Les traités de libre commerce n’apportent pas les solutions au conflit, au contraire. L’UE ne devrait pas accepter des relations commerciales qui vont impliquer ces terres et attiser les conflits. Elle ne peut pas rester aveugle face à cette problématique. Nous avons eu des pour et des contre auprès des parlementaires européens. Mais nous pensons qu’il est peut-être plus facile que les parlements nationaux s’opposent à la ratification. Ce qui rend aussi notre travail difficile, c’est le phénomène de la crise en Europe. Car les traités sont vus comme des opportunités économiques pour l’UE. De plus, en Colombie, il y a très peu de débat sur ce sujet. On n’en parle pas. Au moment de la signature du traité commercial avec les USA, cela a suscité beaucoup plus de débats, de critiques au plan national, peut-être parce que les USA sont plus près de nous, et que la population se méfie toujours beaucoup de ce qui arrive des États-Unis… Mais celui-ci passe un peu inaperçu, on en parle peu. Peut-être parce que tout ce qui vient de l’UE est au contraire censé comporter une vision progressiste des Droits Humains ; mais c’est parfois aussi une illusion lorsque ses intérêts économiques sont en jeu.