Croc’Monsieur : Franck Mweze, « observateur » des élections communales belges

Franck Mweze est le coordinateur du centre de production vidéo participative 3Tamis à Bukavu en RDC.

Il était en Belgique dans le cadre d’un échange avec Notélé, la télévision communautaire de la Wallonie picarde, partenaire dans la mise en place d’une tv communautaire d’éducation citoyenne à Bukavu. Cette initiative est également liée à l’élaboration de programmes de sensibilisation aux prochaines élections locales qui se tiendront prochainement en RDC. Ce n’est donc pas par hasard que cette mission prenait lieu au moment des élections communales en Belgique.

Le Croco : Frank Mweze, quels sont les origines et les objectifs de 3Tamis ?

Frank Mweze : 3TAMIS est une Asbl d’éducation citoyenne par les moyens audio-visuels fondée en 2002, et reconnue officiellement en 2004, par une synergie de 4 associations de la société civile de Bukavu (Plateforme DIOBASS au Kivu, Groupe Jérémie, Centre Olame et le Bureau Diocésain des Oeuvres Médicales) et Thierry Carton de Tournai.
Nous travaillons actuellement sur un programme conjoint avec la tv communautaire Notélé. Avec cette TV, nous avons obtenu un financement conjoint de WBI afin de renforcer notre capacité à produire des émissions communautaires en vue de mettre sur pied une future TV communautaire d’éducation citoyenne à Bukavu, car en RDC il n’y a pas d’initiative de ce genre. Elle émettrait sur Bukavu avec possibilité de rayonner vers le Rwanda et le Burundi, grâce au relief montagneux de la région. Une TV comme celle-là veut transmettre un message de paix et de responsabilité des citoyens, comme cela se fait déjà par les émissions produites par nous et partagées avec d’autres chaînes de télévision et les projections en plein air. Nous savons que d’autres personnes travaillent là-dessus en radiodiffusion, mais nous croyons fermement au pouvoir de l’image. Une image vaut 1000 mots. Forts de notre longue expérience de communication sociale, nous pensons qu’avec les images que nous produisons nous avons une possibilité d’influer sur la situation politique et sociale chez-nous. Nous souhaitons réaliser des programmes diversifiés d’éducation citoyenne : éducation civique, éducation politique et électorale, responsabilité, compréhension des institutions, fonctionnement de la démocratie, auto prise en charge, potentialités du pays et leur mise en valeur à partir des moyens dont on dispose. Parce que nous voudrions que la population puisse se prendre en charge par elle-même, que chacun se rende compte qu’il y va de sa propre responsabilité et qu’il ne suffit pas de pointer du doigt la responsabilité de l’autorité politique face aux problèmes de notre société.

Le Croco : Votre action est-elle susceptible d’impacts concrets ?
Frank Mweze : Le travail que nous sommes en train de développer représente un espoir pour la société civile et pour le peuple congolais, mais il faut partir d’un lieu déterminé pour rayonner ensuite plus largement. Chez nous, on se rend compte qu’on vise parfois trop haut. Au lieu de cibler toute la société congolaise de manière générale, mieux vaut partir d’un noyau plus réduit afin de partir d’un exemple vivant à transposer par la suite dans d’autres communautés. Nous devons d’abord nous interpeller sur notre propre comportement. Si on parvient à créer une interaction entre les dirigeants locaux et la population locale, cela permet d’envisager des changements à élargir ensuite au reste du territoire congolais.

Le Croco : Comment les élections communales en Belgique peuvent-elles alimenter votre travail en RDC ?
Frank Mweze : Notre mission du mois de septembre et d’octobre en Belgique était planifiée depuis un certain temps déjà. Avec Notélé nous avions envisagé de suivre les élections locales au Congo en 2011. Elles ont été reportées et Notélé n’est pas venu. Néanmoins, nous avons produit une émission communautaire à l’occasion de la Marche mondiale des femmes, en vue d’inciter ces dernières à élaborer un cahier de revendications au niveau national et international.
Concernant les élections communales belges, l’initiative a été inspirée par la réflexion suivante : le regard de la communauté internationale, et de la Belgique en particulier, suit toujours attentivement ce qui se passe au Congo ; mais il est important que nous ayons nous aussi un regard sur ce qui se passe en Belgique. Au travers de l’expérience que nous allons tirer du déroulement du processus électoral en Belgique, via nos caméras et via certains contacts que l’on aura avec les politiciens, nous récolterons de la matière qui nous permettra de travailler avec nos hommes politiques et nos médias et avec les communautés locales. On montrera comment ici les responsabilités sont transmises aux futurs élus et comment les candidats s’efforcent d’arracher l’adhésion populaire. Nous ne venons pas ici en tant qu’observateurs officiels. Les belges n’ont pas besoin d’observateurs extérieurs pour leurs élections. Ici, le processus électoral s’échafaude au niveau des communes, on n’a pas besoin de venir du haut vers le bas comme chez nous, où l’on doit d’abord organiser une commission électorale indépendante (CENI) au niveau national. En Belgique, nous sommes surpris de voir que cela s’élabore au niveau de chaque commune et que les partis s’efforcent chacun de tirer de leur épingle du jeu. Nous avons aussi l’impression que cela se passe de manière fort transparente, sans qu’on tire les ficelles d’un côté ou de l’autre ; c’est à chacun de jouer son jeu et de se démarquer par un programme cohérent et convaincant.
Après le reportage conjoint que nous sommes en train de réaliser avec Notélé, des journalistes de Notélé sont invités chez-nous pour préparer une émission communautaire avec les jeunes pour le cap des élections locales 2013. Car notre objectif c’est aussi de pouvoir interpeller les jeunes pour qu’ils s’impliquent dans la politique. On entend souvent dire que les femmes sont marginalisées chez nous ; mais les jeunes le sont également, et même plus. Parallèlement, ils sont beaucoup utilisés par les politiciens, alors que ce sont eux qui, plus tard, devraient pouvoir accéder à des responsabilités. Les politiciens les instrumentalisent pour leurs campagnes électorales et parfois même les poussent à la violence. Et au bout du processus, ils ne se retrouvent nulle part.

Le Croco : Et pour la population congolaise, quels sont les enjeux de ces élections locales ?
Frank Mweze : Au niveau de la société civile nous avons revendiqué ces élections locales parce que nous nous rendons compte par expérience que la vraie démocratie se joue dans la proximité. Et la proximité, ce ne sont pas les élus qu’on a portés dans l’hémicycle du Palais du Peuple à Kin. Ces élus-là, ils partent pour 6 mois et reviennent ensuite, on se rend compte qu’ils sont assez rapidement déphasés du quotidien de la population. Les vrais enjeux de la démocratie se jouent au niveau local. C’est là que la population en profite le mieux, car elle côtoie les élus au quotidien et cela lui permet de les interpeller régulièrement.

Le Croco : Ces élections locales ont été plusieurs fois reportées et, à l’heure actuelle, on n’a aucune certitude quant au moment où elles se dérouleront. Quelles sont les obstacles et les défis qui se présentent face à leur organisation ?
Frank Mweze : Premier défi : réussir à ce que le processus soit transparent et correct. Avant même cela, on peut se demander si les hommes politiques ont vraiment intérêt à ce que les élections se jouent au niveau local. Car il faut rappeler que depuis que le Congo existe, on n’a jamais organisé d’élections locales. Nous avons développé une sensibilisation intense pour arriver à faire comprendre qu’il faut exercer le pouvoir local avec et aux côtés de la population et selon le vécu qu’on a avec elle. Nous voudrions qu’on évite les erreurs du passé. Car lors des élections présidentielles, couplées aux élections législatives, on a laissé passer des erreurs énormes et insupportables. Il y a en effet eu des fraudes sur lesquelles on a fermé les yeux, peut-être parce qu’on avait besoin de la paix au Congo et que la communauté internationale n’a pas voulu que les choses se passent autrement. Actuellement, on a mis les institutions devant leurs responsabilités pour leur demander de corriger le processus. Et la communauté internationale a également insisté sur ce point.
Deuxième défi : l’organisation logistique conséquente et qui soit soutenue par la communauté internationale. Nous avons l’impression que le gouvernement belge et le Ministre des Affaires Étrangères, Didier Reynders, souhaitent que ces élections locales aient lieu et que l’on rectifie le tir par rapport aux précédentes. Un apport financier conséquent a d’ailleurs été annoncé par le Ministre belge.

Le Croco : Organiser des élections à l’échelle d’un pays-contient suppose en effet des moyens financiers importants, la RDC en disposera-t-elle ?
Frank Mweze : Le troisième défi, c’est que les élections aient lieu et avec une ferme volonté du gouvernement congolais. Si le gouvernement central veut qu’elles aient lieu, il préparera un budget à cette fin, il mettra les moyens ou cherchera à les obtenir. Mais s’il ne veut pas, il présentera l’alibi qu’il n’y a pas d’argent et qu’il faut attendre qu’il y en ait. Alors, cela peut encore prendre du temps : un an, deux ou trois, on ne sait pas …

Le Croco : Pensez-vous que les élections locales peuvent avoir une influence sur la résolution du conflit à l’est du Congo ?
Frank Mweze : Un avis personnel : les élections locales se jouent dans chaque province, dans chaque entité ; et je pense que c’est au niveau de ces entités qu’on repère les personnes qui pourraient apporter la paix ou y collaborer. Ce n’est pas au niveau international qu’on les connaît. Parfois des gens se présentent aux élections avec des casquettes qui ne sont pas reconnues au niveau de leurs bases. Mais au plan local, les personnes se connaissent et savent qui a un intérêt pour la paix dans la région. Si les élections locales ont lieu, il se dégagera une expression locale qui désignera les leaders locaux et évaluera leurs éventuels programmes pour défendre la paix à l’est du Congo. L’expérience avec Notélé permet déjà de travailler avec d’autres médias chez nous pour interpeller les futurs candidats à structurer leurs programmes. Car on constate en Belgique que les différents partis élaborent leur programme et présentent des propositions qui relèvent des préoccupations de la population. De retour chez nous, nous voudrions solliciter d’autres médias afin d’organiser des débats corrects comme on le voit ici. Si on trouve les moyens pour diffuser l’expérience que nous avons acquise, nous pourrions définir, avec nos confrères des médias, mais aussi avec les organisations de défense des droits humains, les éléments essentiels pour sensibiliser les populations et aider les gens à élire leurs représentants au plan local en bonne connaissance de cause.

Le Croco : comment va se passer la journée du 14 octobre (élections communales belges) ?
Frank Mweze : La journée de vos élections du 14 octobre va être aussi pour moi une journée d’émotion. J’étais déjà présent en Belgique en 2006 pour les élections communales. Et j’ai vu comment ici vous prenez connaissance, déjà le soir même, notamment grâce à des mécanismes comme le vote électronique, des résultats des votes. Vous avez cette possibilité d’avoir les résultats très vite et, donc, avec des risques minimes qu’on les conteste. Nous allons donc suivre la soirée télévisée électorale du 14 octobre, avec l’équipe de journalistes de Notélé, pour voir comment les résultats tombent, puisque des émissions en direct sont prévues. Chez-nous, cela ne fonctionne pas ainsi. Les résultats des élections sont la chasse gardée de la CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) ; tous les bulletins doivent donc être rapatriés sur Kinshasa, ce qui prend du temps et ouvre la possibilité d’un éventuel trafic de bulletins à un moment ou à un autre. Ceci sème le doute sur la légitimité des résultats et des élections. En Belgique, les journalistes ont l’autorisation de diffuser les résultats dès la fermeture des bureaux de vote, au fur et à mesure où ils arrivent dans les rédactions. C’est un processus que certains congolais vont découvrir ; nous voulons travailler pour montrer comment cela se passe ailleurs. On ira voir comment sont organisés les bureaux, comment se déroule le vote, on pourra interroger des électeurs qui viennent de voter et aussi ceux qui communiquent les résultats pour leur demander comment ils sont validés, s’ils ne sont pas contradictoires, les écarts entre les tendances prévues et les résultats officiels. Je crois que ce sera pour nous une expérience passionnante !

Après les élections du 14 octobre, Franck Mweze a bien voulu poursuivre l’interview pour nous livrer ses impressions.

Le Croco : A l’issue du scrutin, l’expérience a-t-elle répondu à vos attentes ?
Franck Mweze : A la date du 14 octobre 2012, je me suis trouvé à Tournai, dans la région wallonne picarde. Mon équipe est allée suivre les élections sur le terrain avec les journalistes de Notélé. Je suis resté avec les équipes qui attendaient les résultats sur place à la rédaction. Le soir venu, aussitôt que chaque bureau clôturait le vote, les journalistes récoltaient les résultats compilés et communiquaient avec l’antenne qui les diffusait. J’ai eu la chance de participer à une synergie entre la télévision communautaire et la RTBF. Ils ont mis à profit leurs cars de reportage et le satellite ; des moyens techniques de pointe. C’est tout ce qui manque chez nous.

Le Croco : Quelles sont les leçons tirées de votre observation ?
Franck Mweze : Première leçon apprise : la transparence et la célérité dans la compilation des résultats. Deuxième leçon : l’organisation de la télévision communautaire Notélé. Elle a encadré les candidats et a fait participer les électeurs aux débats par téléphone et par mail. Elle a donné à chacun les mêmes chances de prise de parole et a intégré les questions intéressant chaque commune. La troisième leçon est l’intérêt des candidats par rapport à l’opportunité offerte par Notélé. Enfin, les débats contradictoires sont respectueux. On peut avoir un avis contraire à l’autre sans être son ennemi. On a vu des gens s’embrasser à la sortie du plateau TV alors qu’ils se sont attaqués en plein débat. Quatrième leçon : le respect des résultats et le recours aux autres élus pour consultation en vue de former le gouvernement communal. Des alliances se sont défaites et d’autres se sont refaites après autour de la majorité élue ; question de souplesse politique et de jeu démocratique dans l’intérêt de chaque parti !

Pour en savoir plus, consultez l’Article sur le site de 3Tamis sur la formation à Notele de l’équipe congolaise