Croc’Madame : Solange Lusiku Nsimire, rédactrice en chef du Journal Le Souverain à Bukavu

Solange Lusiku Nsimire est rédactrice en chef du Journal Le Souverain à Bukavu. Le 2 février 2012, l’Université Catholique de Louvain lui décernait le titre de Docteur honoris causa, en reconnaissance de son militantisme pour la liberté de la presse et la condition de la femme en République Démocratique du Congo. Nous lui avons demandé d’exprimer son point de vue sur le conflit armé qui déchire actuellement l’Est de la République Démocratique du Congo. Le moins qu’on puisse dire c’est que la journaliste a du mal à contenir sa colère.

Le Croco : Comment peut-on caractériser la situation actuelle à l’Est de la RDC ?

Solange Lusiku : C’est la confusion totale. La Monusco (Mission des Nations Unies au Congo) est elle même perdue devant une anarchie totale, un mouvement nommé "Raia Mutomboki" originaire du sud de Shabunda (l’un et le plus vaste des 8 territoires du Sud Kivu) prend de l’ampleur dans toute la province. A la base respectable, un mouvement d’auto défense civile et locale contre les FDLR (Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda) car les FARDC (Forces Armées de la République du Congo) étaient absentes de certains coins du pays victimes des pires exactions. Ce groupe armé est en train de s’étendre surtout ces derniers mois. Le mouvement n’est plus seulement à Shabunda mais il est imité à Bunyakiri dans le territoire de Kalehe, à Kaniola dans le territoire de Walungu et partout dans Shabunda. Un groupe qui mène à une pluralité des chefs, et à beaucoup d’autres groupes. Ces derniers sont nés de l’incapacité des FARDC à assurer la sécurité de la population contre les FDLR.
"Armez un civile, il devient vite cupide et avide de pouvoir". Un rançonnement de la population s’en suit. Il est perpétré par les Raia, les FDLR et même les FARDC. La chasse aux mines est à la base de leur approvisionnement en armes et munitions. Ceci explique les affrontements entre différents groupes dans les villages et dans les carrés miniers. Conséquences : déplacements des populations, tribunaux, sourde oreille de l’armée régulière et aussi le fait que les Raia Mutomboki se dissimulent de plus en plus dans la forêt. Au départ ils respectaient la population mais certains groupes commencent à abuser, à créer des bastions en édictant leurs propres lois au nom de la cupidité du pouvoir. Les medias occidentaux se focalisent sur le M23 et ne comprennent pas la dimension plus complexe du conflit. Ce qui se passe au Sud Kivu est ignoré par tous ces médias, et est en lien direct avec le conflit au Nord Kivu. Mais les médias ne veulent parler que du M23, car il est au centre de l’actualité. Alors que dans le Kivu, tout se décide dans l’ombre et dans le secret depuis toujours. Le m23 est-il une énorme diversion ?
A l’est du Congo, la population est donc appelée à faire face à une multitude de groupes armés en plus de l’armée régulière (FARDC) et des casques bleus de la Monusco. Ces groupes armés n’hésitent pas à utiliser la population comme bouclier humain. Les civils et même des enfants sont parfois abattus à tort sous prétexte qu’ils appartiennent à des groupes armés. En juin 2012, à Shabunda, un enfant de 12 ans a été abattu de sang froid par un commandant FARDC. Le crime a été reconnu tout comme l’innocence de l’enfant mais l’impunité a encore une fois eu le dernier mot.
Au nord Kivu, fief du mouvement M23, c’est le désarroi devant l’incapacité de la CIRGL(Conférence Internationale pour la Région des Grands Lacs) à trouver une issue au problème qui mine la vie des populations. Les M23 ne sont pas inquiétés depuis plusieurs semaines (les négociations ont commencé) mais ils envoient des délégations au sud Kivu pour embraser aussi cette partie qui leur résiste encore. Ils sont infiltrés partout mais ils ne se dévoilent pas au sud Kivu parce que les M23 ont une mauvaise publicité depuis leur origine en tant que groupe rebelle du RCD-CNDP-M23 de triste mémoire.
La guerre est en train de créer une culture du viol qui se poursuit même en temps de paix. On compte aussi de plus en plus de violeurs par imitation. Des hommes aussi se font sodomiser partout où sévissent les groupes armés au nom de l’humiliation et de leur désarmement psychologique. Les violences sexuelles ne sont pas les seules violences faites aux femmes. La guerre entraîne la pauvreté et le machisme. En temps de guerre, le degré de pauvreté s’accroit, la femme se retrouve seule pour nourrir sa famille tandis que l’homme quémande et est sollicité par la rébellion, sinon, il doit choisir la clandestinité. Dans les villages, beaucoup d’hommes sont attentistes et les femmes travaillent pour la survie de la famille. C’est malheureux mais les guerres au Congo ouvrent les yeux sur la force morale et le courage de la femme congolaise. A ses milles bras se sont ajoutés milles pieds parce qu’elle doit se déplacer tout le temps en ayant des enfants attachés sur son dos et le mari comme un boulet au pied. Selon les témoignages de certains hommes déplacés, lorsqu’ils fuient les crépitements, l’intuition des femmes leur évite de tomber dans les embuscades tendues par des hommes armés.

Le Croco : Comment les autorités publiques, gouvernement et pouvoirs locaux, réagissent-ils à la situation ?

Solange Lusiku : C’est l’aveuglement et l’incapacité totale pourvu qu’on ne touche pas à leur porte- feuille et à leur siège. Qui sont les personnalités et les vrais décideurs de l’ombre ? Les personnalités publiques sont des enfants gâtés par les vrais décideurs de l’ombre. Tant que leurs comptes en banque sont remplis, ils ne s’inquiéteront pas. Plus de 5.millions de morts en 18 ans, qu’ont-ils fait ?
Au Congo, il y a cinq cents députés nationaux qui touchent 13.500$ alors qu’un enseignant tous échelons confondus et tous diplômes confondus touche 56.000 Francs Congolais équivalent à 56 $ et un militaire 36.000 FC soit 36 $. Ce dernier se rend au front avec les femmes et les enfants. Le président de l’UE touche peut-être 14.000 euros, mais lui il travaille et ils ne sont pas 500 à toucher ce salaire. Nos députés travaillent deux heures par jour, et ils sont 500. Le salaire de Kabila serait estimé à 300 000 dollars. C’est piller son propre pays et marcher sur les droits des autres, pour plus de 10 ans de pouvoir sans aucune politique menée tant au niveau éducation, social, économique. Les seules politiques qu’il a menées se situent au niveau sécuritaire. Voyez la situation actuelle : les députés congolais ainsi que les membres du gouvernement, ont-ils le temps de penser aux pauvres citoyens ?

Le Croco : Quelles perspectives dans ce contexte de la tenue d’élections locales ? Pourraient-elles contribuer à la résolution d’un certain nombre de problèmes liés au conflit ?

Solange Lusiku : Y aura-t-il des élections ? Ça fait longtemps que la Constitution n’est plus respectée. Ça n’étonnera personne si on se réveille un jour en apprenant l’annulation de ces élections. Personne n’osera le dénoncer. Même pas les médias congolais à grande audience. Au contraire, ils se mettront à présenter cette tricherie comme une grande actualité digne d’un publi-reportage. Voilà notre honte. Et les médias occidentaux ? Eux ne focaliseront leur attention que sur le tableau sombre du contexte congolais. Ils n’hésiteront pas à emprunter les yeux d’aveugles pour ne pas remarquer d’autres initiatives positives qui apportent une valeur ajoutée en termes de combats contre le mal qui sévit dans ce pays. A terme, il faut résoudre la question de la gouvernance de manière globale et de la souveraineté de l’Etat sur les ressources. Tout citoyen congolais doit comprendre qu’Il n’existe qu’une seule voie de participation aux institutions : la voie pacifique par le mérite et par l’élection.

Le Croco : Qu’attendent les populations et/ou les organisations de la société civile de l’opinion publique internationale, de la Belgique en particulier (qui sera représentée par deux ministres, Didier Reynders (Ministre des Affaires Etrangères) et Rudy Demotte (Ministre Président de la Communauté Française) au prochain sommet de la Francophonie en octobre à Kinshasa ?

Solange Lusiku : C’est depuis l’époque de la dictature de Mobutu que les congolais attendent de la Belgique des actes et non des paroles. La population attend qu’ils arrêtent de soutenir le Rwanda financièrement. Si les occidentaux veulent avoir les minerais du Congo, ils n’ont qu’à aider la population à recouvrer sa paix et tout se négociera sans bagarre ni tuerie. Ils vont pactiser.
On n’oublie pas que l’intégration du CNDP, mué en M23 aujourd’hui, a été dictée par les occidentaux. On mesure aujourd’hui les conséquences dramatiques de ce brassage. D’autres programmes comme Amani Leo ont permis au CNDP de dominer les deux provinces du Kivu. Les populations civiles ont-elles la possibilité de se mobiliser ? Elles le pourraient si la société civile congolaise, celle de l’est du Congo en particulier en était encore une. On n’a plus de leaders charismatiques qui porteraient le flambeau de la société civile comme ce fût le cas à l’époque du RCD.
Actuellement, on a affaire à des animateurs à double visage au sein de la société civile. Lors des manifestations, ils sont " société civile" tandis qu’ils sont par ailleurs "membre effectif" des partis politiques. Pour un petit montant, Ils n’hésitent pas à trahir. Dommage. Pour le moment, ce sont les églises, surtout l’église catholique, à partir de la base jusqu’au sommet, qui mobilisent encore. Les prises de position des évêques du Congo sont éloquentes à ce sujet.
Les partenaires du Congo doivent l’aider à réformer le secteur de la sécurité en l’aidant à sortir définitivement de cette logique de complaisance à l’égard des groupes armés. La rébellion du M23 s’est inscrite dans la durée grâce à l’impunité qui règne à travers le pays.
L’urgence s’impose. Etant donné que dans l’immédiat, la CIRGL n’a pas la capacité militaire ou financière, et, surtout, la « neutralité » nécessaires pour établir et déployer une prétendue force neutre, les amis et alliés du Congo dans cette démarche qui vise le rétablissement de la paix dans sa partie orientale doivent affiner leur stratégies et capacités d’influence en vue d’amener l’Union Africaine ainsi que les Nations Unies à prendre des sanctions contre les Etats qui soutiennent le M23 et redonner les moyens d’action aux FARDC, sous la forme d’une action conjointe et concertée avec la Monusco pour un mandat renforcé.
Les dirigeants de la sous région, quant à eux, doivent prendre une décision claire en mettant fin aux politiques de prédation et de pillage, par le soutien aux groupes irréguliers dans les pays voisins. L’instabilité que la politique d’ingérence de Kagame entraine au Congo risque de se retourner à terme contre le Rwanda ! La détresse des populations du Kivu alimente l’inimitié croissante à l’endroit des ressortissants du Rwanda. Le Congo ne restera pas toujours un Etat faible. Il dispose d’une population et de ressources qui lui permettent de renverser à son avantage les rapports de forces... La démocratisation du Rwanda est aussi une condition à la paix.