La violence anti-syndicale en Colombie

En novembre 2010, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) – soutenu par différentes ambassades – a organisé un séminaire sur les violences antisyndicales en Colombie. Un « Rapport sur la violence contre les syndicalistes et travailleurs syndiqués entre 1984-2011 -"Reconnaître le passé, construire le futur » (ici) a récemment été publié. Contrarié par les conclusions de ce rapport, le gouvernement colombien a publié un livre : « El gran fraude ¿Violencia antisindical en Colombia ? Historia de la conspiración contra el TLC » (ici) (« La grande imposture. Violence antisyndicale en Colombie ? Histoire de la conspiration contre le TLC »). C’est en réaction à cet ouvrage que l’ENS a publié un « contre-livre » intitulé : « L’exclusion du syndicalisme et les logiques de la violence antisyndicale en Colombie”, en coopération avec l’Association des juristes de Colombie (CCJ). L’objectif de la présentation de ce livre dans différents pays européens (Belgique, Pays Bas, Allemagne, Espagne et France) est de diffuser largement les conclusions tirées de leur propre enquête –et non reprises dans le rapport du PNUD– afin de rétablir la vérité sur les violences antisyndicales et d’insister sur le fait qu’elles sont véritablement systématiques et délibérées.

Le Croco a rencontré Guillermo Correa Montoya, l’un des auteurs de cet ouvrage. Il est directeur adjoint de l’Ecole Nationale Syndicale (ENS) de Medellin, organisation partenaire de Solidarité Socialiste.

Le Croco : Expliquez-nous un peu mieux le pourquoi de ce livre ?

Il y a d’abord eu le rapport du PNUD, fruit d’une initiative du gouvernement colombien en lien avec un processus diplomatique. Cette question intéressait l’ONU, en particulier le PNUD mais aussi les pays dont les entreprises sont fortement implantées en Colombie ; c’est pourquoi les ambassades d’Espagne, de France, de Hollande et des USA et du Canada ont également soutenu cette démarche. Le PNUD a commandité une enquête impliquant différents secteurs (entreprises, institutions de l’Etat, syndicats, universités, etc.) afin de confirmer ou non l’existence d’une violence spécifiquement antisyndicale, niée par le gouvernement. L’ENS a apporté ses contributions concernant les aspects syndicaux, la violence, les violations des droits humains. La Commission colombienne des juristes quant à elle s’est concentrée sur la question de l’impunité. Nous y avons été invités car, quelque part, nous sommes un peu les interlocuteurs « historiques » sur ce sujet. La CUT (plus importante centrale syndicale de Colombie – NDLR) n’a pas voulu y participer, suspectant un piège ou une manipulation pour nier l’existence d’une violence antisyndicale en tant que telle. Mais l’ENS a tenu à faire bénéficier à l’enquête toute son expérience et les données qu’elle accumule depuis trente ans sur cette question : la manière dont cette violence a surgi et comment elle s’exerce, comment les forces syndicales la comprennent et comment elle se comporte dans le temps. Durant ce processus, il y a eu le changement de gouvernement. Uribe est parti et Santos est arrivé. Et cela a changé sensiblement le cours de l’enquête. Il semblait de plus en plus qu’on n’allait pas nier ce phénomène de violence mais qu’on allait essayer de le comprendre. Le résultat, on peut le lire à l’avant-dernière page du rapport qui est paru en mars 2012. Il conclut que cette violence antisyndicale existe bel et bien, admet que la responsabilité de l’Etat est en cause et celle des paramilitaires aussi. Le gouvernement Santos a été très contrarié par les résultats et surtout par le fait qu’il s’agissait d’un rapport bénéficiant de l’aura d’une publication onusienne et donc, d’une publicité au niveau international, en particulier auprès de partenaires politiques et économiques avérés ou potentiels. Il a donc engagé deux chercheurs pour élaborer une autre publication : « La grande fraude. Violence antisyndicale en Colombie ? Histoire de la conspiration contre le TLC ». Il s’agit d’une enquête qui nie le phénomène de violence antisyndicale et conteste les statistiques présentées dans le rapport du PNUD et les contributions de l’ENS et de la CUT, les accusant de manipuler l’opinion publique afin de saboter les Traités de Libre Commerce que la Colombie est en train de négocier avec l’UE. C’est pourquoi, nous avons réagi à notre tour en publiant notre livre, où nous restituons presque 30 ans d’étude de cette violence, comment elles s’est comportée et où nous cherchons à l’expliquer non comme un tout, mais régionalement et par secteur : agricole, industriel, différents de celui de l’éducation par exemple, car cette violence prend des formes multiples selon les contextes où elle s’exerce.

Le Croco : ce phénomène est-il spécifique à la Colombie ?

Non. Il s’agit d’un phénomène qu’on retrouve dans toute l’Amérique latine, au Chili et en Equateur notamment. Et il est clair que partout au monde, les premières luttes syndicales ont presque toujours reçu des réponses violentes. Mais ce qui est particulier en Colombie, qui se présente à l’extérieur comme une démocratie moderne, c’est qu’elle continue à exclure le mouvement syndical de la vie politique. Cette démocratie n’a pas incorporé le mouvement syndical en tant qu’acteur important dans un processus démocratique. Elle ne le considère pas comme un interlocuteur et l’invalide en tant que sujet de négociations. Et cette exclusion a progressivement dérivé vers une forme systématique de violence qui ne se limite pas au discours mais qui va jusqu’à l’élimination physique. Nous avons commencé notre analyse à partir de 1979. On pouvait déjà dénombrer un certain nombre d’assassinats jusque-là ; mais à partir de 1982, on peut dire qu’il n’y a pas eu une seule année sans assassinat de syndicaliste. Cette violence obéit aussi à des cycles dans le temps. Elle s’intensifie à certaines périodes et puis se calme et diminue. L’explication réside dans le fait qu’il faut rassurer l’opinion après des évènements qui ont un gros impact et également à cause du regard de l’opinion publique internationale. Ce que nous observons au long de ces trente ans, c’est que quand les mobilisations syndicales augmentent, les assassinats diminuent. Par exemple les dernières années les mobilisations se sont multipliées mais il y a eu relativement peu d’assassinats, sans doute parce que, au cours de la période antérieure, il y en avait eu énormément, ce qui avait instauré un climat de peur généralisée dans le milieu syndical. Ensuite ils ont repris beaucoup plus de force.

Le Croco : qu’entendez-vous par « une compréhension régionale » de la violence ?

En effet, il ne s’agit pas d’un complot organisé par quelques individus, où la violence syndicale serait conçue comme un phénomène global ; même s’il est évident que, d’une manière générale, la Colombie est un pays antisyndical. Par exemple, Santander, dans la zone de Magdalena medio, et à Antioquia, dans la zone d’Uraba, ont été les zones de premières « expérimentations » de cette violence paramilitaire. Ces régions ont connu de très grosses vagues de massacres en raison de l’obstacle que constituaient les syndicalistes au contrôle territorial par des groupes armés. Par la suite, ce modèle de domination territoriale a été reproduit ailleurs, à Cordoba par exemple. Mais on peut dire que dans certaines régions, les forces armées ont éliminé presque complètement le mouvement syndical. Certains militants ont été emprisonnés, d’autres ont dû négocier leur vie via leur silence ou via la réduction de leurs activités politiques. Ils ont dû accepter que ces territoires, qui étaient auparavant sous la domination de la guérilla, soient aujourd’hui totalement contrôlés par les paramilitaires : Urabas, dans le Magdalena Medio aussi, ou Baranqua Vermelho, par exemple. Les syndicalistes se sont toujours opposés au contrôle territorial des groupes armés, contrôle organisé souvent avec la complicité, voire à la demande, des entreprises et du gouvernement.

Le Croco : Il semble que le secteur de l’éducation soit également très ciblé par les assassinats … ?

En effet. D’une part parce que c’est la plus grande centrale professionnelle. D’autre part, parce que à l’instar d’autres syndicats, comme celui des travailleurs du secteur de la banane, ils ne se soumettent pas aux exigences des paramilitaires. Il faut dire que des professeurs, il y en a partout. Et, en Colombie, ils sont finalement devenus une forme d’institution propre de l’Etat dans des territoires contrôlés par la guérilla et les groupes armés. Ce sont des fonctionnaires de l’Etat ; mais ce sont eux qui promeuvent la transformation culturelle de leur communauté. Ils jouent souvent leur rôle de syndicaliste sans être lié directement à des mouvements de grève ou des questions de droits du travail. Ce sont souvent des syndicalistes sans responsabilité politique dans le mouvement ; ce sont plutôt des « résistants anonymes ». Ils constituent clairement un élément modernisateur, mais aussi un obstacle aux intérêts des groupes armés et des entreprises. D’ailleurs, le professeur, dans les zones occupées par des troupes, est tout le temps amené à négocier avec elles : afin qu’elles ne réquisitionnent pas son école pour s’y installer, pour éviter que ses élèves soient enrôlés de force, etc. Donc ces professeurs sont continuellement dans une forme de résistance ; et ce rôle les désigne évidemment comme cible privilégiée des paramilitaires. Nous venons d’ailleurs de publier un ouvrage sur ce sujet « Tirandole livros a las balas » (« En tirant sur les livres » - NDLR)

Le Croco : les femmes sont-elles également menacées ?

Oui, bien sûr. La question de la violence à l’encontre des femmes est également très sensible. Les violences à leur encontre sont justifiées par des arguments destinés à déguiser le motif réel de leur persécution, à savoir leur activité militante politique ou syndicale. Dans une société très machiste, reconnaître un statut de leader à une femme ne passe pas encore très bien. On explique alors les assassinats par des motifs passionnels. La violence vis-à-vis des femmes est fort liée à celle contre les éducateurs car beaucoup de professeurs sont des femmes. Les femmes jouent un rôle très important dans un territoire sous contrôle armé. Encore plus si elles sont instruites. L’institutrice représente une sorte de protectrice de la communauté. Elle sait lire, elle a des contacts avec la vie moderne, elle remplit de multiples rôles. C’est pourquoi elle est une bonne cible pour constituer un exemple de victime de la terreur. Car la persécution à l’égard des femmes ne s’exprime pas de la même façon que vis-à-vis des hommes. Pour ces derniers, elle prend des formes beaucoup plus directes : coups, tir. Les femmes sont beaucoup plus visées dans leur corps et leur image pour choquer, impressionner et intimider les communautés. Elles sont souvent violées, torturées ou décapitées en public ou devant leurs étudiants, la violence se marque sur leur corps. Depuis 1982 jusqu’à aujourd’hui, on estime qu’il y a eu 2978 assassinats de syndicalistes, dont 300 de femmes. Même si cette proportion semble peu élevée pour l’opinion publique, ces assassinats fragilisent particulièrement les communautés, car les professeures ne sont pas toujours remplacées en zone rurale. Il faut d’ailleurs également faire une distinction entre la violence telle qu’elle s’exerce en zone rurale et en zone urbaine. Dans le premier cas, on constate plus de pression, harcèlement, mutilation, terreur, torture. En ville, il s’agit de pratiques plus directes, moins sophistiquées, telles que des tirs, des assassinats.

Le Croco : Comment la Colombie peut-elle alors présenter à l’extérieur des chiffres encourageants en matière de réduction d’assassinats de leaders syndicaux ?

Le regard de la communauté internationale a une très grande influence. On ne peut donc plus continuer les persécutions syndicales sans attirer son attention. A partir des années 2000, les mêmes persécutions se poursuivaient mais, afin de diminuer les données statistiques relatives à la violence antisyndicale et de détourner le regard des organisations internationales de Défense des Droits Humains ou des gouvernements étrangers, on a commencé à les camoufler. Par exemple un assassinat sous prétexte qu’un leader était gay. Or, ce genre de sujet, on n’en parle pas dans le milieu syndical assez machiste. Alors dire cela de quelqu’un que tout le monde connaît et a vu avec son épouse, ses enfants ou ses petites amies, cela crée un gros malaise et on préfère ne plus aborder le sujet. Beaucoup de meurtres sont camouflés en suicide, comme nous avons vu récemment le cas d’un leader qui se serait pendu pour cause d’endettement mais qui, étrangement, présentait des traces de blessures mortelles faites au couteau. Tous ces assassinats politiques finissent ainsi par être jugés comme des délits de droit commun : vols, crimes passionnels, etc. mais pas mis en lien avec l’activité syndicale de la victime. Ce qu’on a remarqué aussi dans nos enquêtes c’est que la première chose que font les policiers qui enquêtent sur un assassinat, c’est de vérifier immédiatement si la victime avait des dettes. Si c’est le cas, on peut clôturer facilement l’enquête : elle s’est faite assassiner par ses créanciers ou s’est suicidée. On élimine d’office le motif politique. Autre constante dans ce phénomène de violence, c’est que généralement lorsque l’enquête sur le meurtre se termine, l’image de la victime a été fortement dégradée. Cela a été le cas lors de l’assassinat d’un professeur très aimé et très actif socialement dans sa communauté. Il n’y a même pas eu d’enquête. Mais les paramilitaires ont fait courir la rumeur que c’était un violeur d’enfants. Donc, au-delà de la persécution, de la dépolitisation de l’acte criminel, il y a en plus la dégradation posthume de l’image des victimes et une atteinte à leur mémoire et à leur dignité ; ce qui est très dur à supporter pour les proches.

Le Croco : y a-t-il d’autres secteurs professionnels particulièrement concernés par ce phénomène ?

Certains autres grands syndicats professionnels sont également très ciblés par cette violence : ceux des travailleurs agricoles (dans le secteur de la banane, par exemple), mais aussi les syndicats du pétrole (USO), de l’énergie, de la santé, sans oublier le secteur minier. L’entreprise américaine minière Drummond (extractrice de charbon à ciel ouvert) par exemple fait l’objet d’une enquête car elle est soupçonnée d’avoir payé les paramilitaires pour tuer les opposants à la vente forcée des terres et notamment trois syndicalistes [1]. Il est fréquent que les multinationales reçoivent l’aide des paramilitaires pour intimider et faire fuir les paysans des terres que la multinationale convoite.

Le Croco : comment la notion de responsabilité sociale des entreprises est-elle entendue dans le contexte colombien ?

Les multinationales en Europe sont généralement, de gré ou de force, respectueuses des droits syndicaux de leurs travailleurs. Mais dès qu’elles arrivent en Colombie, elles apprennent vite le système. En Allemagne par exemple, des entreprises comme Siemens ou Bayer acceptent la syndicalisation et respectent les droits du travail. Mais sur les 15 plus grandes entreprises allemandes présentes sur le territoire colombien, 13 ne permettent pas au personnel de se syndiquer. Chiquita Brands utilise le même type de pratiques. Autre exemple : l’entreprise pétrolière canadienne Pacific Rubiales Corporation établie dans le sud-est de la Colombie près du Venezuela. A 10 heures de route du municipe Porto Gaetan se trouve le camp Rubiales. Cette entreprise emploie plus de 14.000 travailleurs dont 10.000 travaillent via des coopératives intermédiaires. Ceux qui travaillent sur place gagnent de très mauvais salaires, ne bénéficient pas de système de sécurité sociale, travaillent dans des conditions très difficiles et par une chaleur terribles et ne disposent que de 2 ou 3 douches pour 200 personnes. Quand la USO (syndicat des pétroliers) a voulu entrer là-bas, l’entreprise a fait intervenir la police pour se défendre. A côté de cela, Pacific Rubiales diffuse un clip promotionnel impressionnant « Pacific es Colombia y es para Tí » mettant en avant la responsabilité sociale de cette entreprise qui dans les faits n’en démontre aucune. Mais ce concept est fondamental pour les entreprises minières auxquelles il permet de vendre une image rassurante à ses clients et vis-à-vis de l’extérieur. (NDLR : voir aussi la parodie du clip qui révèle l’envers de la médaille : « ¿Realmente Pacific Rubiales es Colombia ? ») C’est comme cela qu’ils procèdent : ils contaminent la rivière, prennent la montagne et ensuite construisent une école et un terrain de foot… Ajoutons que beaucoup d’anciens collaborateurs d’Alvado Uribe, du moins ceux qui ne sont pas en prison, se retrouvent à la tête de ces multinationales en tant que gestionnaires… Ils déploient aussi toute une série d’opérations de charme auprès des autorités locales ou régionales afin de garantir leur complicité ou leur silence par rapport aux violations des droits humains dont les entreprises sont responsables. Récemment une entreprise brésilienne a ainsi offert aux maires d’une région un séjour de 8 jours tous frais payés à Rio pour assister au Carnaval. Une fois les maires achetés, on distribue aussi des cadeaux pour les enfants du village… Tous ces ingrédients auxquels on additionne de la bonne publicité et des lois très favorables, permettent donc aux multinationales d’arriver toujours à leurs fins. Cette notion de responsabilité sociale est en fait une catastrophe en termes environnementaux pour la Colombie. L’autre catastrophe, paradoxalement, c’est notre richesse en ressources naturelles. Car pour les puissances économiques occidentales, notre pays ne représente qu’une mine de charbon et d’or. C’est notre malchance.