La terre pour la vie

Carlos Yami Paes Dias est un des coordinateurs de l’organisation « Tierra y Vida » (Terre et Vie) active dans le département d’Urabá en Colombie. Du 19 au 23 mai 2012, il a participé au séminaire « Economie Solidaire et Finances Étiques » organisé par des organisations partenaires de Solidarité Socialiste en Colombie qui y ont partagé leurs expérience en la matière. Bien qu’il arbore un large sourire au cours des entretiens, Carlos se fait discret à leur issue. On remarque qu’il est constamment escorté par deux amis plutôt sympathiques, bien qu’inconnus, qui semblent observer constamment le paysage. En fait, il s’agit des gardes-du-corps de Carlos qui est menacé de mort par les propriétaires terriens de la région d’Urabá. Carlos se déplace en effet sous la protection du Ministère colombien de l’Intérieur. Les « desplazados » (déplacés) en Colombie comptent au nombre d’environ 4 millions de personnes, pour la plupart des paysans. La guerre entre l’armée et les insurgés des FARC, les paramilitaires et les groupes liés au narcotrafic contribuent à accentuer un phénomène bien connu dans tout le continent latino-américain, celui de la concentration des terres. Interview exclusive du Croco.

Le Croco : Carlos, nous sommes un peu étonnés de constater que tu es sous la protection de l’Etat colombien. Ne serait-il pas plus logique de sa part de rechercher ceux qui sont en train de te menacer plutôt que d’organiser ta protection ?

Carlos Yami Paes : Nous sommes en Colombie. Ici nous vivons dans la tradition de l’impunité. Nous n’avons pas vraiment le choix. Nous acceptons cette garantie minimum de sécurité, malgré tous les inconvénients que cela comporte.

Le Croco : Est-ce que tu peux expliquer à nos lecteurs en Belgique comment tu en es arrivé à cette situation ?

Carlos Yami Paes : Mes parents ont été expulsés de la terre que je cherche aujourd’hui à récupérer grâce à certaines brèches existant dans la législation. Tierra y Vida (Terre et Vie) organise un appui juridique et la collectivisation des actions pour obtenir la récupération des terres des familles expulsées. Grâce à ce travail nous avons déjà obtenu la restitution pour quelques 280 familles. Mais il y a des gens – les gros propriétaires terriens - qui se sentent lésés et qui veulent utiliser les méthodes qu’ils ont toujours employées pour intimider les paysans : la force et la violence.

Le Croco : Maintenant que vous avez obtenu la restitution d’un nombre important de terres, quelle est votre priorité ?

Carlos Yami Paes : En fait nous n’avons obtenu la terre que pour les 280 familles. Mais nous avons encore 2.400 familles en attente. Personnellement, j’en fais partie. Ces familles sont en situation difficile et nous devons les soutenir, sans quoi il n’y aura pas de justice pour elles. Et en même temps, nous devons aussi nous occuper des familles qui ont obtenu la terre, pour qu’elles puissent l’exploiter de façon appropriée. Il faut que ces terres puissent vraiment représenter l’espoir d’un avenir prospère pour les générations futures. Ce n’est pas facile car l’agriculture en Colombie est une affaire de capitalistes qui ne cherchent qu’à s’enrichir. Ils ne se préoccupent pas du bien-être de la population, ni de l’environnement.

Le Croco : Au vu de ces préoccupations fondamentales, que vous apporte la participation à une rencontre sur le thème de l’Economie Solidaire et des Finances Étiques ?

Carlos Yami Paes : Croyez-moi, ça m’a apporté énormément de choses, car nous avons comme défi de renforcer l’organisation des paysans de notre région. Les pratiques sur les Fonds Rotatifs d’économie solidaire présentées par nos camarades du Nicaragua m’ont ouvert des perspectives pour notre travail, tant avec les familles qui ont déjà réussi à récupérer leurs terres qu’avec celles qui sont en attente. J’ai la tête pleine d’idées que j’aimerais discuter avec mes camarades dans notre région de l’Urabá, afin de renforcer une économie solidaire qui permette que notre développement soit porté par nos efforts et par notre vision et non pas par les politiques paternalistes et dominatrices de notre gouvernement.

Le Croco : Peut-on raconter chez nous, en Belgique, que tu es forcé de te balader avec des gardes du corps ?

Carlos Yami Paes : Je pense que c’est une bonne chose que les gens sachent chez vous ce que nous sommes en train de vivre ici. Nous avons besoin de votre solidarité. Je pense que nous ne devons surtout pas minimiser les problèmes vis-à-vis de l’extérieur. Il est bon que les citoyens européens sachent que, alors que nous ne faisons que revendiquer nos droits élémentaires, nous, citoyens et militants colombiens, vivons en situation permanente de pression et de menace de mort.