Blackout à Gaza

De février à début avril, la bande de Gaza a connu des coupures générales d’électricité à un niveau jamais vu auparavant. L’Egypte a décidé de fermer les vannes et il n’y a plus de carburant. Les générateurs de l’unique centrale électrique de Gaza sont éteints pour une durée indéterminée et l’étroite bande de territoire se retrouve à l’âge de pierre. Envers et contre tout, la population s’organise.

18h d’obscurité par jour pour plus de la moitié des Gazaouis. Les pompes à eau sont à l’arrêt et les robinets sont à sec. Le secteur agricole en fait les frais, et des milliers de tonnes de pommes de terre sont jetées aux ordures dans un territoire où, rappelons-le, 80% de la population dépend de l’aide alimentaire internationale. Les cas de décès s’accumulent : des incendies se déclarent à cause des générateurs qui surchauffent, les hôpitaux fonctionnent à 20% de leur capacité et des dizaines d’ambulances sont hors service. Les rares usines sont obligées de fermer, de même que les boulangeries. Les habitants de Gaza font la file aux stations d’essence, dans le meilleur des cas pendant près de 4h, pour obtenir quelques litres de carburant à un prix prohibitif.

Débrouille au quotidien
Alors on tente de s’organiser : certains essayent l’huile alimentaire pour faire tourner le moteur de leur voiture, d’autres font du « covoiturage » avec leurs ânes ou pour les plus chanceux, utilisent des batteries pour allumer quelques lampes dans leur foyer. Le Hamas lui-même ordonne à ses fonctionnaires véhiculés de prendre les autostoppeurs au bord des routes. Mais les gens sont à bout. L’exaspération peut difficilement être contenue. D’ailleurs, les visages traduisent cette tension perceptible à chaque coin de rue. Et cette question qui brûle mes lèvres : à qui la faute ?

A qui la faute ?
Bien sûr, il y a d’abord ce blocus entériné par la communauté internationale qui étrangle la vie des 1,7 million d’habitants depuis la prise du contrôle du Hamas en 2007. Alors qu’Israël avait annoncé un « assouplissement » de son siège après l’assaut sur la première flottille en mai 2010, rien n’a changé sur le terrain. Seule une minorité de Gazaouis est autorisée à entrer et sortir du territoire et Gaza qui est, officiellement, devenue la plus grande prison à ciel ouvert au monde. Les importations sont plafonnées à un niveau plus de trois fois inférieur à 2005 et des milliers de produits de base figurent toujours sur la liste noire. Parmi eux, on trouve le ciment, certains produits alimentaires, mais aussi tous les types de carburants.

Gaza, génératrice de profits
Cette situation a favorisé le développement d’une économie clandestine à travers une forêt de tunnels dits de « contrebande » entre l’Egypte et Rafah, au sud du territoire. Mais il s’agit bien de tunnels de survie, sans lesquels la crise humanitaire actuelle à Gaza serait bien plus aigue. Quand ce n’est pas l’Egypte qui les dynamite, ou Israël qui les bombarde, on y fait passer tout ce qui est possible et imaginable : des ordinateurs, des voitures et, bien sûr, du carburant.

Seulement voilà, l’Egypte subventionne officieusement ce carburant pour le rendre plus accessible aux Palestiniens et ces derniers mois, le Hamas, taxe de plus en plus lourdement tous les produits issus des tunnels. Il vise essentiellement à assurer, seul, le fonctionnement de son administration, tout en donnant une bonne part du gâteau à ses dirigeants… On parle d’un niveau d’imposition parfois supérieur à 100% ! Alors que l’Egypte fait elle-même face à de fréquentes pénuries, elle n’accepte plus de voir les responsables du mouvement palestinien s’enrichir sur la vente de son carburant. Certains disent également qu’elle veut pousser les autorités du Hamas à s’engager une fois pour toutes dans un accord de réconciliation avec le Fatah et l’Autorité palestinienne de Ramallah.

Commerce versus politique
Quoiqu’il en soit, les livraisons de l’Egypte sont interrompues. Officiellement, elle souhaite voir Israël assumer ses responsabilités en tant que puissance occupante et propose de livrer son carburant par le passage de Kerem Shalom, frontière la plus méridionale entre l’Etat hébreu et Gaza. Le Hamas s’y oppose. Il ne veut pas donner à Israël l’opportunité de bloquer l’approvisionnement en période de tensions et privilégie des relations commerciales directes avec l’Egypte, ce qui réduirait notamment sa dépendance vis-à-vis de la Cisjordanie, tout en renforçant l’économie de Gaza, la popularité du Hamas…et les bourses de ses cadres !

Fractures internes
On est dans l’impasse. Le Hamas veut tenir sa ligne et commence à s’en prendre à l’Autorité palestinienne. Les vieux démons des divisions intra-palestiniennes refont surface : c’est l’Autorité de Ramallah, et ses soutiens étrangers, qui seraient à l’origine de cette crise. D’ailleurs, n’est-ce pas de sa faute si près de 70.000 fonctionnaires sont payés à ne rien faire depuis 5 ans ? Car malgré la prise du pouvoir du Hamas à Gaza, l’Autorité continue de transférer plus de 100 millions de dollars par mois pour couvrir les salaires et les pensions de ses fonctionnaires. L’objectif est de montrer au monde qu’en dépit des divisions politiques, les Palestiniens restent unis à travers un seul et unique système administratif. Mais dans la pratique, les fonctionnaires payés par l’Autorité ont reçu la consigne de rester chez eux. Par conséquent, le Hamas a dû recruter son propre personnel, environ 30.000 fonctionnaires, pour faire fonctionner son administration.

Sans surprise, le gouvernement Abbas a également des griefs à l’égard du gouvernement gazaoui. Tandis que ce dernier devrait récolter des taxes de douanes au profit de l’Autorité de Ramallah, il sous-évalue très souvent ses importations – certains estiment la fuite fiscale à près de 400 millions de dollars depuis 2007 – et refuse encore de transférer 95 millions de dollars de recettes sans avoir la garantie que cet argent lui reviendra. Par ailleurs, alors qu’elle devra faire face à un déficit de plus d’un milliard de dollars en 2012, l’Autorité paye plus de 50 millions de dollars par mois à une compagnie israélienne pour des transferts du carburant vers Gaza. Le gouvernement du Hamas est censé régler cette note grâce aux factures d’électricité, mais ces derniers temps, il s’est souvent montré réticent à rembourser ses dettes.

L’unité palestinienne : un mirage ?
Bref, il s’agit d’une situation d’une complexité sans nom et malheureusement, cet imbroglio nous montre bien que l’unité palestinienne reste encore un mirage lointain. Un accord avait pourtant été signé au Caire en mai 2010 : un gouvernement de technocrates intégrants devait assumer le pouvoir pendant une phase de transition avant que des élections nationales soient organisées au mois de mai 2012. A défaut, les responsables égyptiens et palestiniens se sont mis d’accord, du moins provisoirement, sur la question des pénuries d’essence : actuellement, 500.000 litres d’essence sont livrés quotidiennement par le passage de Kerem Shalom. Le mois prochain, la centrale sera réhabilitée et sa capacité, augmentée et bientôt, inch’allah, le réseau électrique de Gaza sera relié à celui de l’Egypte.

Dès lors, que reste-il de cette affaire ? D’abord, une population au bord du gouffre. Avec le blocus du territoire, défendre les droits humains élémentaires à Gaza relève d’un combat quotidien. Les habitants ont besoin de tout sauf d’une querelle interne qui les pousse tous les jours dans leurs retranchements. Car le blackout de Gaza n’est que la partie visible de l’iceberg. En fonction de leur appartenance politique, les Gazaouis doivent aussi faire face aux discriminations à l’emploi, au favoritisme dans les distributions d’aide alimentaire, à une vie de plus en plus chère, à un repli sécuritaire du Hamas… Mais, ne nous leurrons pas, ce phénomène n’est pas la cause d’un parti. De nombreux acteurs ont contribué à cet état de fait et, particulièrement, Israël qui se satisfait très bien d’un front palestinien divisé. Alors que faire ? Changer de politique ? Certainement. Les partis traditionnels ont perdu leur crédibilité et ils ont besoin de se renouveler pour retrouver une vraie légitimité. Pour la plupart des Palestiniens, qui voient leurs besoins relégués au second plan par cette lutte fratricide, seule l’unité nationale viendra à bout des crises.

François Sarramagnan (gestionnaire de partenariat Proche Orient et Sénégal à Solidarité Socialiste)