Croc’Madame : Annie Chebeya

La "Voix des sans Voix" est une ONG congolaise de défense des droits humains. Solidarité Socialiste a soutenu l’ONG pendant près de 3 ans, principalement avec un appui institutionnel destiné à faire fonctionner le bureau et à publier un journal pour dénoncer les conditions de détentions désastreuses dans les prisons congolaises, la torture et le non-respect des droits humains. Lorsqu’il était encore en vie et qu’il venait en Belgique, son secrétaire général Floribert Chebeya séjournait dans le centre de séjour du SESO (Service social de Solidarité Socialiste).

En juin 2010, Floribert Chebeya a été retrouvé assassiné dans sa voiture. Son chauffeur est, quant à lui, toujours porté disparu. Sa veuve, Annie et ses enfants ont été contraints de s’exiler au Canada. Le Croco a rencontré Annie Chebeya lors d’un rendez-vous à la RTBF pour la promotion du film documentaire réalisé par Thierry Michel : « L’Affaire Chebeya, un crime d’Etat ? ».

Film qui, rappelons-le, a été interdit de diffusion en République Démocratique du Congo.

L’interview est réalisée par Régis De Rath, journaliste à la RTBF.

Régis De Rath : Annie Chebeya, depuis combien de temps vivez-vous à Ottawa ?

Depuis le 16 septembre 2010.

Régis De Rath : Et comment cela se passe ?

C’est difficile. C’est un nouveau pays, je ne connais personne, je suis avec les enfants, sans famille. Donc imaginez-vous comme c’est difficile.

Régis De Rath : L’assassinat de votre mari, qui l’a commandité selon vous ?

Selon moi, Floribert avait rendez-vous avec Monsieur John Mumbi, le général de la police nationale congolaise. Mon mari était parti avec son chauffeur, et malheureusement après cela on l’a retrouvé mort. C’est donc lui qui l’a assassiné dans ses locaux, j’en ai la certitude. C’est lui qui a tout organisé. Mon mari, quand il est arrivé là, m’a appelé et on s’est parlé au téléphone. Et puis, il m’a envoyé un message pour me dire qu’il était dans ses bureaux. Et ça, le général ne savait pas qu’on avait communiqué au téléphone.

Régis De Rath : Et quels sont les derniers mots que vous avez échangés avec votre mari ?

C’était un dimanche 30 mai, il m’a dit : « Annie, moi j’aime le Congo, c’est mon pays. Si aujourd’hui on me dit que je peux mourir pour ce pays, je le fais ! »

Régis De Rath : C’était une prémonition, ou une inquiétude ?

Je ne sais pas comment il s’est senti parce qu’on ne parlait pas de ça. Tout d’un coup, il a dit ça. J’étais fâchée parce qu’il ne faut pas dire ça. J’ai des petits enfants. Il a dit « il faut te préparer parce que tu es la femme d’un combattant et que tout peut arriver. ». Et le 2 juin, il est mort.

Régis De Rath : Est-ce que vous expliquez les raisons de son assassinat ?

En tout cas personnellement je ne connais pas les raisons. J’attends que les assassins puissent me dire ce qui s’est passé. Et pourquoi mon frère, Bazana, chauffeur de la voix des sans voix, a disparu jusqu’à aujourd’hui. Il faut qu’ils me disent la vérité.

Régis De Rath : C’était quelqu’un qui dérangeait Floribert Chebeya ?

Il travaillait pour la population congolaise. Il aidait les gens. Il a même aidé le général John Mumbi quand il avait des difficultés à l’époque de Mobutu. On voulait l’assassiner et Floribert l’a protégé. Et c’est la même personne qui l’a abattu.

Régis De Rath : Est-ce que le général John Mumbi est protégé par des autorités à la tête de l’état ?

Bien sûr que oui ! Parce que le chef de l’état m’a dit qu’on allait tout faire pour arrêter les assassins de mon mari. Moi, j’ai déposé une plainte à l’encontre du général Mumbi parce que je savais que mon mari allait à la rencontre avec lui. Jusqu’à présent, la plainte n’a pas été reçue. Joseph Kabila protège John Mumbi parce qu’il n’est pas arrêté. Il l’a même nommé chef d’état-major adjoint au sixième bataillon au Katanga. A Kinshasa les gens pensent qu’il est suspendu et en résidence surveillée mais ce n’est pas le cas. Alors en quelque sorte, c’est le chef de l’Etat qui le protège. Et parce qu’il existe l’impunité au sommet de l’Etat, ils maltraitent la population, ils arrêtent arbitrairement, ils tuent et pillent la population. La population est étouffée pour le moment, personne n’ose parler, il n’y a pas de liberté d’expression. L’Etat favorise l’impunité parce que même si les gens font des abus, ils ne sont pas punis, ne sont pas arrêtés, au contraire ils sont même nommés généraux, on leur donne des postes. Et le petit peuple en souffre.

Régis De Rath : Pour quelle raisons Joseph Kabila protègerait-il John Mumbi ?

Si ce n’est pas le cas, qu’on puisse l’arrêter… Peut-être que c’est lui qui l’a envoyé. Parce qu’il m’avait promis qu’on arrêterait les assassins. Alors, pourquoi il ne l’arrête pas et pourquoi il l’a nommé. Il s’en fout de moi, de Floribert, de tout le monde. Même si ce n’est pas lui, c’est lui. Un général ne peut pas faire de telles choses sans que le président n’en sache rien. Pourquoi ma plainte n’est toujours pas reçue ?

Régis De Rath : Il y a eu un procès, qu’en pensez-vous ?

C’était une parodie de la justice. La pression venait de partout : de la communauté internationale, des défenseurs des droits humains, de la population, des amis de Floribert… Il y avait aussi les cinquante ans de l’indépendance et des élections arrivaient. Et avec tout cela, ils ont organisé un procès, mais je ne comprends pas. On a même interjeté appel, et je ne sais toujours pas ce qui se passe. Chez nous au Congo, il n’y a pas de justice. Il n’y a que l’impunité au somment de l’Etat. J’insiste sur cela. C’est l’Etat qui est devenu le massacreur de sa population, au lieu de la protéger. C’est lui qui arrête, tue… et violent les lois de la constitution congolaise.

Régis De Rath : Vous dite que ce procès est une parodie, cela veut dire qu’on a livré des boucs émissaires à l’opinion publique ?

Bien sûr, et c’est le commanditaire qui est libre. Les exécutants sont arrêtés. Et le commanditaire reste. Le véritable assassin reste et organise des groupes pour continuer à assassiner et tuer. C’est John Mumbi qui est derrière tout ça. Mais je me demande pourquoi il a assassiné Floribert, et pourquoi mon frère (Fidèle Bazana) a disparu devant les locaux de la police. La police est censée protéger les personnes et les biens. Et là, quelqu’un disparait devant les bureaux de la police… Tout cela, ce sont mes questions.

Régis De Rath : On dit que Floribert avait un dossier sur le général Mumbi notamment qu’il allait transmettre à la Cour Pénale Internationale. Est-ce que c’est une hypothèse qui tient la route ?

Je ne sais pas, parce que c’était son travail. Il avait le secret professionnel et ne me disait pas tout.

Régis De Rath : Qui protège le général John Mumbi ?

C’est le chef de l’Etat. C’est le grand de la nation. Quand une grande personnalité comme Floribert est assassiné, il fallait arrêter tout le monde.