Croc’Madame : Tatiana Rodriguez Maldonado

Tatiana Rodriguez Maldonado est politologue et représentante à l’Observateur des Conflits Miniers d’Amérique Latine (OCMA) et au Centre National de Santé Environnementale et Travail (CENSAT Agua Viva) . Elle y coordonne les questions relatives à l’extraction minière. Son travail consiste à planifier et exécuter avec les communautés des activités d’information et de formation pour affronter les mégaprojets miniers, principalement dans trois régions du pays : Santander, Cauca et les zones de l’axe caféier.

Le Croco : Quels sont les problèmes relatifs aux extractions minières en Colombie ?

La situation minière en Colombie se caractérise aujourd’hui par l’intensification d’une activité qui était déjà présente depuis longtemps. Dès les années 30 en effet, la Colombie exportait à peu près un tiers de l’or qui circulait dans le mon. De plus, depuis plus de 20 ans, la Colombie possède la plus grande exploitation d’extraction de charbon à ciel ouvert du continent, le Cerrejón, dans le département de la Guajira, ainsi que des entreprises d’extraction de moyenne ampleur, pas à ciel ouvert celles-là, mais souterraines à de nombreux endroits dans le pays. Il ne s’agit pas d’une activité nouvelle mais son intensification est très fortement liée au contexte international. Ce n’est pas une décision du gouvernement actuel ni du précédent, mais depuis longtemps sont mises en place les conditions pour que les entreprises puissent s’installer sur notre territoire ; pas seulement en Colombie mais dans toute l’Amérique Latine. Depuis plus ou moins 1995, les législations minières ont commencé à être modifiées sur tout le continent, presque toutes avec l’appui du gouvernement canadien via l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Au Pérou, par exemple, ils ont changé la législation à cette époque. En Colombie, les changements proposés vers 1995, 1997 furent retardés par la mobilisation populaire des petits ouvriers mineurs qui se voyaient affectés par ces changements. Je n’entrerai pas dans les détails mais il y a aussi eu des histoires de vols de titres de propriétés spécifiques, de violence, de déplacements forcés, etc. de sorte que le changement de la législation a pris du temps. Ce processus a abouti en 2001, lorsqu’on a signé le code minier, toujours en vigueur aujourd’hui, sous l’impulsion du Canada, fortement intéressé par ces changements. Cette évolution présente deux caractéristiques principales : D’abord, l’épuisement des gisements concentrés de minéraux. Une mine à ciel ouvert comme le Cerrejón, c’est très rare aujourd’hui. Ou une mine dont on peut extraire l’or de manière sous-terraine, comme il en existe une dans notre département du Cauca … Ou les rivières où l’on extrayait les pépites avec un tamis … Ce qui explique le boom des exploitations à ciel ouvert, c’est le fait que l’or s’est épuisé au niveau mondial et qu’on en trouve non plus en grandes quantités mais en quantités microscopiques dans de très grandes extensions de terre. Cela veut dire que l’activité est plus intense en termes d’environnement et que la technologie implique forcément, à l’heure actuelle, l’utilisation du cyanure. Il n’existe pas de raison d’ordre environnemental pour passer de l’usage du mercure au cyanure. Mais alors qu’avec le mercure on extrait plus ou moins 60% de l’or contenu dans la terre, avec le cyanure on parvient à en recueillir 90%. Dans certaines exploitations, d’une tonne de terre on n’extraira pas plus que 0,5 grammes d’or, souvent pas plus que 1,5 gramme d’or... Et cela implique l’usage intensif d’eau. Les impacts environnementaux sont donc beaucoup plus importants. Ceci explique aussi pourquoi aujourd’hui on fait de l’extraction minière dans des zones où, auparavant, cela aurait été impensable : une forêt humide par exemple, un Paramo. Un Paramo, c’est un écosystème unique au monde, un territoire très humide de haute montagne qui se comporte comme une éponge qui absorbe l’eau. Ce type d’écosystème est très important pour réguler le cycle hydrique. On en trouve seulement dans 5 pays au monde : le Venezuela, le Pérou, le Costa Rica, l’Equateur et en Colombie. On dénombre en Colombie à peu près 60% des páramos du monde. Ce sont des territoires très fragiles, et chaque jour qui passe, ils sont de plus en plus menacés par les activités extractives. Seconde caractéristique de l’actuel contexte minier, outre l’épuisement des gisements concentrés, le phénomène de la demande chaque fois plus grande en matières premières, en lien évidemment avec le mode de consommation global. Ces deux éléments ont fortement contribué à ce boom minier. Il ne date pas d’hier ; mais Uribe et Santos ont agi de manière à favoriser les conditions d’implantation de ces entreprises dans un contexte plus global. Les conditions sont tellement favorables aux entreprises qu’aujourd’hui quasiment 40% du territoire colombien est titularisé ou sollicité par des entreprises privées pour l’activité minière. Cela génère beaucoup de conflits. Sans compter les autres types d’entreprises : si on superpose les cartes des territoires sollicités pour la production d’agro-combustibles, de pétrole, les barrages, il ne reste quasiment rien de la Colombie !

Le Croco : Des mesures légales sont-elles prises par le gouvernement pour empêcher cette mainmise des entreprises, souvent étrangères ou multinationales, sur le territoire national ?

Au contraire ! Le gouvernement encourage leur arrivée. Une illustration très claire : dans le code minier de 2001 apparaît une forme juridique qui est « l’utilité publique et les intérêts sociaux ». Grâce ou plutôt à cause du code minier, l’Etat colombien ne peut pas être propriétaire des mines (au contraire de ce qui se passe avec le pétrole) ; mais le code implique qu’une activité privée, particulière et exercée à des fins commerciales aura le même statut qu’une activité d’utilité publique qui pourrait par exemple avoir pour objet la conservation de l’environnement. Juridiquement, dans beaucoup d’états, dans une situation de guerre ou d’urgence, le gouvernement peut décréter que des plantations ou des terrains privés soient réquisitionnés et déclarés d’utilité publique, pour cause de situation exceptionnelle. Mais dans notre cas, ce qui arrive c’est qu’une disposition exceptionnelle devient la règle et s’instaure de manière permanente au bénéfice d’une activité privée, avec la possibilité et même l’objectif d’exproprier. Si tu es un paysan propriétaire et que tu ne veux pas de cette activité sur ta terre, je peux t’exproprier sous prétexte que mon activité est d’utilité publique. C’est sur cette base qu’augmentent les investissements extérieurs directs ; c’est devenu un objectif et l’idée est bien de les multiplier. Comment cela a-t-il une influence sur la réalité ? C’est comme une loterie car les cours fluctuent de semaine en semaine, aujourd’hui ça monte mais demain cela peut descendre. On est prêt à plus d’investissements étrangers à n’importe quel prix. Les entreprises privées ne doivent pas payer d’impôts. Il existe des études officielles du Conseil National de Planification qui montrent qu’en 2009 par exemple les royalties des entreprises minières (qui représentent le pourcentage qu’elles doivent payer à l’Etat sur la matière qu’elles extraient ; par exemple sur l’or, le pourcentage est de 4% en Colombie) ont représenté 1.9 milliards, alors que les exemptions d’impôts ont été de 1.6 milliards ! Cela ne représentent évidemment rien par rapport à ce qu’elles gagnent, outre le fait qu’elles bénéficient d’autres avantages, pour l’achat d’essence par exemple… Cela veut dire qu’en termes économiques, c’est une très bonne affaire. Par contre, un indien Wayuu (ndlr : tribu indigène du département de la Guajira) qui extrait du sel de l’eau doit payer 12% de royalties… Donc pour la grande entreprise multinationale qui extrait de l’or : 4% ; pour l’indien qui extrait du sel : 12% !! Un déséquilibre absurde et injuste…

Le Croco : Comment sont impliquées les populations dans la défense de leurs droits par rapport aux mégaprojets ?

En ce moment, le Censat (Centre National de Santé Environnementale et Travail) travaille plus spécifiquement avec 3 régions où nous accompagnons les communautés indigènes, paysannes ou afro-colombiennes dans leur défense du territoire face aux mégaprojets. Personnellement, je travaille sur la question des entreprises minières mais Censat travaille aussi sur la question du pétrole, des barrages, de la privatisation de l’eau, des forêts, etc. L’objectif est de les appuyer via des formations, mobilisations, organisation pour qu’ils se trouvent en meilleure capacité d’affronter les menaces des mégaprojets. Il faut développer plus de compétences pour lutter contre les mesures attractives pour des investissements qui génèrent de graves conflits internes. Nous disposons d’informations concernant toutes les mobilisations autour du barrage El Quimbo qui est construit une entreprise italo-espagnole, ou l’année passée à Santo Urbano et Santo André. Santo Urbano est un Paramo où naissent les cours d’eau que consomment 2,5 millions de personnes dans les environs ; on y a programmé des projets miniers au-dessus des canaux d’approvisionnement d’eau des habitants. Ce type de conflit se présente partout ; et, en général, les investissements s’avèrent une catastrophe par rapport à ce qui était promis au préalable, à savoir générer du progrès, du développement, de l’emploi, moins de pauvreté. On peut montrer de mille manières que tous ces arguments sont faux. Au contraire, les mégaprojets aggravent les conditions de pauvreté des populations et provoquent beaucoup de violence. Il est très fréquent que les endroits où on a projeté des méga projets soient militarisés quelques années auparavant. Par exemple à Santo Urbano, ce Paramo, deux bataillons de haute montagne sont mobilisés sur place. Le Cauca aujourd’hui, qui est le théâtre de tant de conflits, supposé être le fief des FARCS mais, comme par hasard, c’est aussi l’endroit où les entreprises comme l’Anglo Gold Ashanti (ndlr : entreprise minière sud –africaine d’extraction d’or) ont leur plus grands intérêts. Ces sites miniers se convertissent donc en zones qu’on protège militairement et où on assiste donc à la répression des protestations sociales, à la criminalisation des mouvements sociaux, à l’assassinat et la persécution des leaders, etc. . C’est donc très difficile pour les populations de s’opposer aux projets.

Le Croco : Pensez-vous que les citoyens européens peuvent jouer un rôle par rapport à cette situation ? Qu’attendriez-vous d’eux ?

Nous attendons d’eux et surtout des décideurs européens, du bon sens ainsi que la reconnaissance de l’échec d’un modèle et la nécessité urgente de le transformer. Que l’on renonce à suivre le même chemin qui nous a menés à ces crises en Colombie. Si on dispose d’un diagnostic clair de ce qui les a engendrées et qu’on constate que les solutions sont exactement les mêmes que ce qui les a causées c’est-à-dire encore plus de libre commerce, plus de ce que les citoyens européens ne veulent pas pour eux-mêmes. Avec des conséquences qui ne sont pas uniquement pour nous, elles sont pour tous. Je crois réellement que l’Europe devrait assumer sérieusement cette discussion approfondie des thèmes et, en innovant les voies de réflexion, changer le cap de ses politiques. L’UE devrait peut-être avoir aussi un peu plus d’humilité, et accepter d’apprendre des latino-américains … Aujourd’hui la Constitution équatorienne, par exemple, reconnaît les Droits de la Nature, et notamment le Droit à l’Eau, comme un Droits fondamentaux pour les êtres humains. Aucune autre Constitution au monde n’est arrivée à ce stade. Ce sont des discussions dans lesquelles, d’une certaine manière, nous sommes pionniers. Les organisations de la société civile européenne doivent poursuivre le plaidoyer dans ce sens. C’est un dialogue difficile car ce sont des conceptions du monde très différentes ; mais avec des conséquences évidemment beaucoup plus fructueuses pour le bien-être général de l’humanité.

Le Croco : Ces Droits apparaissent peut-être moins fondamentaux en Europe, car la plupart des ressources naturelles et de la biodiversité se trouvent dans les pays du Sud. L’UE est intéressée par leur exploitation, pas nécessairement par des dispositions légales ou des discussions politiques autour de l’importance de la reconnaissance de ce type de Droit …

Pourtant, le réchauffement climatique est l’affaire de tous. Il est intéressant à cet égard de constater que c’est le Parlement européen qui a proposé l’interdiction de l’utilisation du cyanure, basée sur sa propre expérience. Rien qu’en Europe, en trente ans, il y a eu 25 accidents très graves (outre les incidents de moindre ampleur) le cas du Parc Doñana [1] en Espagne, par exemple, a été une catastrophe écologique. Il existe beaucoup d’autres exemples ; et on peut espérer que ce type d’expérience touche les décideurs. Autre cas : l’amiante (dont l’utilisation n’est pas interdite en Colombie et dans d’autres pays sud-américains). L’utilisation intensive d’insecticides est aussi réglementée chez vous, c’est un cas dont l’UE peut aussi tirer des enseignements lorsqu’elle établit des accords commerciaux avec des pays du Sud. Ici, vous ne permettriez jamais que des avions enfument massivement des régions entières avec ce qu’on utilise pour tuer (prétendument) les plantations de Coca, jamais … Je voudrais aussi rajouter que, entre 2010 et 2011 on a assisté à l’augmentation de 50% des assassinats de populations indigènes, selon des rapports des Nations Unies. Les menaces aux journalistes se sont multipliées par deux également. C’est important car cela provoque une autocensure et explique que la plupart des conflits sociaux existant restent dans l’ombre. On les cache. En 2011, 28 leaders revendiquant des terres confisquées ont été assassinés. Il s’agit de mesures d’intimidation pour effrayer les populations et les décourager de se battre contre les mégaprojets. Quand l’Union européenne dit qu’elle veut des garanties de démocratie, de droits humains, elle ne peut pas faire semblant de ne pas savoir qu’en Colombie on tue les indigènes et les leaders parce qu’ils réclament leur terre et on menace les journalistes pour les empêcher de parler.

On commente beaucoup en Europe la chute du nombre d’assassinats de syndicalistes en Colombie, notamment d’après ce rapport de Human Right Watch qui a eu beaucoup d’échos et qu’on interprète de manière très positive. Or, le rapport dit clairement que s’il est vrai qu’il y a eu moins d’assassinats, c’est quand même le pays ou on tue le plus de syndicaliste au monde ; il détient ce triste record ! Et ces assassinats jouissent de l’impunité dans environ 95% des cas. Et, comme pour la presse, il y a la peur. Et il y a de fait de moins en moins de gens qui osent s’affilier et militer dans un syndicat. En trente ans, on est passé d’un taux de syndicalisation de 14% à 4%.

La position des syndicats européens et nord-américains par rapport aux accords de libre commerce est intéressante : ils sont contre cet accord, non pas particulièrement à cause du libre commerce, mais parce que l’accord ne respecte pas la symétrie entre les deux économies et ne présentent aucune clause qui prennent en compte la question du développement durable, les fameuses clauses sociales et environnementales notamment, qui prévoient la protection des droit du travail et de l’environnement.