Croc’Monsieur

Jean-François Ramquet, Président du Centre National de la Coopération au Développement (CNCD) est aussi Secrétaire régional de la FGTB Liège-Huy-Waremme. Au lendemain de la grève générale décrétée en front commun syndical, il livre au Croco quelques réflexions que lui inspire cette période de remous socio-économiques qui ébranle non seulement la Belgique, mais aussi la planète dans son ensemble.

Le Croco : La grève de ce lundi a suscité beaucoup de commentaires négatifs. Certaines personnes trouvent qu’elle tombe très mal et qu’elle n’est pas une mesure adaptée à la situation socio-économique du moment. Bruno Tobback, notamment, Président du SPA, qui parle d’elle comme d’une « bombe atomique sans effet ». Quel est votre avis sur la question ?

Il faut savoir qu’une grève n’est jamais un échec. Une grève c’est évidemment une mobilisation le jour même au cours de laquelle on fait passer un message fort par rapport à des mesures économiques. soit vis-à-vis du gouvernement, soit vis-à-vis du patronat, soit vis-à-vis des deux. Mais une grève représente aussi tout un travail d’analyse, de prise de la température sociale, tout un travail de sensibilisation et de mobilisation préalable. Dans une organisation démocratique comme la FGTB, au niveau des centrales professionnelles et régionales interprofessionnelles, on consulte nos bases militantes de manière ascendantes ; on écoute ce que les affiliés nous disent et ensuite on traduit les propositions et les revendications. Le monde politique, pour sa part, a plutôt tendance à décider à quatre ou cinq et à aller présenter les décisions devant un congrès de parti qui avalise généralement, le doigt sur la couture du pantalon, ce qui a été proposé. Le monde syndical fonctionne autrement. Cette grève générale arrive donc au bout d’un long processus démocratique qui analyse que c’est donner une mauvaise réponse à une crise économique que de pratiquer l’austérité, la réduction du pouvoir d’achat et de faire porter l’effort sur les forces de travail et les allocataires sociaux, alors qu’on sait d’autre part que de nombreuses autres mesures sont possibles en matière de fiscalité, en matière de réduction de cadeaux aux entreprises et en matière d’équité fiscale. Sachant par ailleurs que les errements socio-économiques, notamment ceux des marchés financiers ces derniers temps, ont montré que la crise socio-économique que l’on traverse n’est pas due au monde du travail mais à la prédominance des marchés financiers sur l’économie. Et donc cette grève n’est certainement pas une bombe qui ne fonctionne pas. Au contraire, cette grève est la lumière de veille de la conscience sociale par rapport à un monde politique qui n’a pas mesuré que chaque jour il perd de son influence au profit des marchés financiers.

Le Croco : On sait que les marchés financiers évoluent à un niveau transnational et que les pressions sur le gouvernement sont principalement exercées par les agences de notation ou encore par l’Europe. Quelle est l’action des syndicats au niveau international ?

Les syndicats ont toujours été actifs sur la question des finances internationales, notamment en supportant et en relayant tant les campagnes relatives aux taxes sur les transactions financières internationales de type Tobin, que les campagnes contre les dettes illégitimes, contre les paradis fiscaux, etc. On a d’ailleurs des positions très claires tant au niveau de la Confédération Européenne des Syndicats que de la Confédération Syndicale Internationale sur ces questions-là. En fait, ce que l’on demande simplement c’est une reprise en main par le politique pour ne pas laisser une telle marge de manœuvre aux agences de notation et aux marchés financiers. On constate quand même que si tous les pays étaient beaucoup plus fermes par rapport à ces agences, en les renvoyant plutôt à leurs études et leurs rapports, elles ne joueraient pas ce rôle prépondérant ; elles prennent la place qu’on veut bien leur laisser. Si tous les pays avaient dit : « On ne les écoute pas et on continue à mener la politique dont on a décidé par rapport aux matières financières », elles continueraient à s’époumoner dans le vide. Elles se donnent l’importance qu’on veut bien leur donner.

Le Croco : Vous êtes Secrétaire régional FGTB Liège-Huy-Waremme et Président du CNCD. Vous avez donc à la fois une « casquette Syndicat » et une « casquette Développement ». Lorsqu’on lit dans le dernier rapport de l’OIT (Organisation Internationale du Travail) que, sur trois milliards de travailleurs/ses, environ 50% sont, soit au chômage, soit travailleurs pauvres ou encore occupent des emplois vulnérables ou précaires, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je pense que très clairement, depuis les années 80, la politique monétaire et les politiques issues des conséquences économiques de cette politique monétaire, notamment en matière de compétitivité et de réductions des coûts salariaux, a fini par s’étendre au niveau mondial. On assiste donc à un phénomène de pression, le dumping, sur toutes les conditions sociales parce que la part du travail et du capital n’est plus alimentée de la même manière. On constate que depuis vingt-cinq, trente ans, la part du capital au niveau de l’économie est en train de prendre de plus en plus de place. Alors c’est un processus qu’on peut observer dans d’autres situations : le capital est dopé et a le vent en poupe, c’est un peu comme une sorte d’addiction, c’est euphorisant, on est grisé et c’est peu après qu’on ressent les conséquences. On est, je pense, vraiment dans ce type de situation là, qui est loin d’être innocente. C’est une situation qui est créée parce que c’est évidemment plus facile de continuer à alimenter les marchés lorsqu’on mène des politiques de concurrence salariale de par le monde. Prenons un exemple très clair au niveau de la Belgique : on arrive à dégager 1.4 milliards pour financer tout le système des titres services. Or on sait que si, par exemple, ce 1.4 milliard était injecté dans des mesures spécifiques pour la réduction du temps de travail, cela aurait des effets bien plus efficaces en terme de création d’emploi et d’activité économique ; et aussi en termes d’augmentation du pouvoir d’achat. Mais là aussi on met en place toute une série de systèmes parce que la répartition entre capital et travail se fait en faveur du capital. C’est ce type de modèle de société qu’on nous propose, pas un autre.

Le Croco : Deux évènements importants, par rapport au sujet qui nous occupe, se déroulent en parallèle pour l’instant : le Forum Social Mondial qui se tient à Porto Alegre et le Forum Economique Mondial de Davos. Le fondateur de ce dernier, Klaus Schwab lui-même, a proclamé que le capitalisme n’a plus sa place dans le monde qui nous entoure, et le titre même du Forum Economique, c’est « La grande transformation ». Quel rôle peuvent jouer la société civile et les syndicats dans cette grande transformation ?

Je pense qu’il est incontestable que tous les processus de forums sociaux, mais aussi tous les processus démocratiques associant des acteurs qui ont réfléchi sur les modèles économiques ont eu des conséquences dont notamment celle de mettre « le vampire du capitalisme » sous le feu des projecteurs. Et lorsqu’on expose les vampires à la lumière, ils n’aiment pas ça. Il faut alors qu’ils mutent ou trouvent d’autres formules pour survivre. Donc c’est clair que les gouvernements et l’élite financière réunis à Davos essaient de donner des réponses en tenant compte du fait que le vampire est démasqué ; mais ils est clair aussi que, par ailleurs, ils essaient de garantir sa survie, d’assurer qu’il puisse continuer à sucer l’énergie et le sang des activités économiques des travailleurs. C’est évidemment très dangereux et très pernicieux ce système parce que si, incontestablement, le vampire capitaliste est blessé, il ne faut pas être dupe quant à sa volonté de transformation et à sa recherche de nouvelles formules.

Le Croco : Vous ne croyez donc pas qu’un certain capitalisme peut être vertueux ?

Non, je ne pense pas que le capitalisme peut être vertueux ; car le capitalisme c’est la recherche du profit. Je crois que certaines relations économiques peuvent être vertueuses. Dans l’économie sociale, développer une activité économique qui dégage une certaine marge de profit, mais qui les réinvestit dans le développement économique, la croissance et le bien-être des gens, c’est possible et souhaitable. Et je pense que beaucoup d’activités privées ont cette philosophie. Mais lorsqu’on spécule sur des matières premières ou des denrées alimentaires, on n’est plus dans de l’activité économique vertueuse, on est dans le domaine de la spéculation pure qui n’apporte rien à la majorité des gens, au contraire qui les met dans des situations encore plus précaires.

Le Croco : Quelles réflexions vous inspirent les relations entre les ONG et les syndicats notamment par rapport à l’économie informelle et à l’économie sociale et solidaire. Pensez-vous que ces relations vont aller de l’avant et se renforcer ?

Je trouve que la réalité des relations entre syndicats et ONG ici en Belgique est vraiment de qualité. Nous nous rencontrons à travers toute une série de mécanismes. Autour du Forum social d’une part, mais aussi via des interactions au sein de structures comme le Conseil Wallonie Bruxelles de la Coopération Internationale ou le CNCD. Ce dernier associe les associations syndicales à ses campagnes en partenariat avec les ONG. Par rapport au passé, où nous en étions à nous découvrir, nous sommes arrivés maintenant à une période de construction mutuelle d’actions et de programmes avec des intérêts stratégiques communs. Et tout porte à croire que cela va s’amplifier à l’avenir.

Le Croco : Au mois de juin de cette année, ce sera Rio+20, le 20e anniversaire du Sommet de la Terre, où furent abordées de front en 1993 les relations souvent tumultueuses entre développement économique et environnement. Où en sont les syndicalistes par rapport à cet événement ?

Les syndicats sont évidemment concernés par Rio+20 et nous y serons présents en nombre et avec des propositions concrètes, parce que le monde syndical appréhende l’ensemble des réalités des travailleurs, et donc aussi leur environnement. Cet aspect du développement durable est intégré de manière réaliste dans le fonctionnement syndical, et des séances de sensibilisation en entreprises ont lieu sur cette thématique.

Le Croco : L’opposition qui existait entre l’environnement et l’économie, pour vous c’est du passé ?

Non je ne dirais pas que cela appartient au passé. C’est quelque chose que nous avons intégré dans nos actions en tant que syndicalistes. Je pense qu’opposer environnement et développement économique de manière systématique n’est plus d’actualité. Il faut tenir compte des contraintes inhérentes à l’un et à l’autre, et s’assurer d’arriver au meilleur compromis possible.

Le Croco : Une toute dernière question : cela faisait trente-sept ans qu’on n’avait plus eu de ministre socialiste francophone à la Coopération. Quelle est votre réaction à la nomination de Paul Magnette à ce poste ?

C’est une excellente nouvelle. Parce que, en effet, avoir un ministre francophone socialiste responsable pour une matière qui a toujours plutôt été aux mains d’une certaine diplomatie traditionnelle ne peut qu’apporter une bouffée d’oxygène. Et incontestablement, les premiers contacts que l’on a pu avoir avec le Ministre montrent la volonté du cabinet Magnette d’imprimer une marque sociale dans le développement. Je ne peux évidemment que me réjouir de cette perspective.