Croc’Madame

Mami Estrela, coordinatrice de l’ONG capverdienne Atelier Mar à Mindelo (Ile de Sao Vicente) évoque les problèmes liés à la propriété de la terre au Cap Vert.

Le Croco : la question de l’accaparement des terres a été beaucoup évoquée ces derniers mois suite à de graves crises alimentaires récurrentes. Qu’en est-il au Cap Vert ? Assiste-t-on également à ce phénomène ?

Au vu de sa situation insulaire, et la petite dimension des îles (NDLR : les 10 îles et quelques îlots qui forment la République du Cap-Vert sont situées à environ 600 km au large des côtes nord-sénégalaises. La population totale représente environ 500.000 habitants), le Cap Vert connaît une situation un peu particulière, peu comparable avec celle de pays comme le Brésil, par exemple, où l’on trouve de très grandes extensions de terres cultivables concentrées dans les mains de quelques personnes. Mais même s’il faut redimensionner la question par rapport à la superficie du pays, l’accaparement de terre est un problème qui existe bel et bien ici aussi, surtout dans les îles de tradition agricole comme Santo Antao, Fogo et aussi de Sao Nicolau pour certaines localités. Dans ces zones, on rencontre deux types de cultures, différenciées selon le mode d’arrosage des terres : soit par irrigation, soit naturellement par la pluie (« siqueiro »). Les terres situées dans les aires irriguées du Cap Vert sont également aux mains de quelques familles seulement. On rencontre, tout comme au Brésil sans doute, des raisons historiques à ce phénomène. Le peuplement des îles, après l’arrivée des colons portugais (NDLR : moitié du 15ème siècle), s’est organisé dans le cadre du système de l’irrigation ; or, actuellement les terres sont toujours majoritairement aux mains des descendants des portugais ou de personnes qui, grâce à une certaine évolution économique, ont eu, à un moment ou l’autre, les moyens financiers pour acquérir des terres. Au sens littéral du terme, la concentration des terres existe donc bien ici, mais dans la dimension propre au pays et dans le cadre historique du peuplement des îles.

Le Croco : cette situation a-t-elle des impacts sociaux significatifs ?

Oui. Sur les îles de Santo Antao, de Fogo et aussi parfois de Sao Nicolau, on constate des situations où les agriculteurs dépendent de la possibilité de travailler comme fermiers ou métayers sur des terres qui appartiennent à des propriétaires qui, bien souvent n’habitent pas ici. Il s’agit, comme je l’expliquais auparavant des héritiers de ce processus d’appropriation de la terre au Cap Vert. Et ces propriétaires, ils ne vendent pas, ne louent pas les terrains, qui parfois ne sont même pas cultivés. Dans un pays où seulement 10% des sols sont cultivables et où les paysans ne peuvent pas travailler sur ceux qui le sont, cela met évidemment en difficulté la souveraineté et la sécurité alimentaire des paysans et de beaucoup de gens. En outre, souvent, les agriculteurs familiaux tirent peu de revenus de l’agriculture car, même si des terres sont disponibles dans le voisinage de leur habitation, le propriétaire ne veut pas les louer ou les laisser les cultiver. Des communautés se retrouvent donc en difficulté de survie alimentaire à côté de ressources naturelles qui existent mais dont elles ne peuvent pas profiter. Et c’est un sujet dont on parle peu au Cap Vert car, vu la dimension des îles, tout le monde se connaît, tout le monde est à un certain degré ami ou parent, et la terre est un sujet très délicat, presque tabou. De plus, certains décideurs politiques ou des gens proches du pouvoir sont souvent eux-mêmes membres de ces familles qui détiennent les propriétés foncières. Le problème soulève donc un ensemble de questions qui ne relèvent pas uniquement de la possession légale de la terre mais qui sont aussi d’ordre social, affectif, familial. Mais il est clair que cela affecte négativement la vie de beaucoup de personnes.

Le Croco : Qu’en est-il dans les zones urbaines ?

Dans les villes, à proprement parler, on ne rencontre pas ce phénomène de concentration de terre par les grands propriétaires terriens. Mais dans les zones urbanisées ou en voie de l’être, aux alentours des zones agricoles, on est confronté à deux types de difficultés pour des raisons identiques à celles évoquées précédemment, du fait que les propriétaires ne cèdent ni ne vendent les terrains. On trouve par exemple des communautés relativement isolées qui souhaitent faire construire une route pour faciliter l’accès à leur village. Mais cette route devrait passer sur une terre qui appartient à un propriétaire. Et ce dernier refuse à la fois la vente et le passage. Par exemple, dans le Conseil de Paul situé au Nord-Est de l’île de Santo Antao, où se concentre une grande partie de la population de l’île, la ville, entourée de terres agricoles, est en extension. Au vu de la croissance démographique, la population a besoin de nouvelles aires pour y construire des infrastructures sociales manquantes comme une école ou un poste de santé. Mais les propriétaires ne veulent pas vendre ou alors, ils demandent un prix tellement élevé que l’Etat n’a pas les moyens d’acheter. Et les mécanismes légaux d’expropriation, car ils existent, ne sont pas utilisés pour ces mêmes motifs familiaux, sociaux, culturels ou par peur de conflits sociaux qui en résulteraient et qui seraient difficiles à gérer. Alors, on essaie de contourner les situations ; on y arrive parfois mais cela peut prendre deux ou trois ans au lieu de quelques mois. Il arrive aussi souvent que la structure publique paie le prix, même s’il est prohibitif, que le propriétaire exige pour la parcelle.

Le Croco : Comment les communautés contournent-elles ce problème ?

Paradoxalement, mais assez logiquement dans notre système, les premières qui y parviennent sont celles où il y a peu d’eau disponible ... Car celles qui utilisent l’eau pour l’irrigation des cultures ont des productions plus rentables que celles qui dépendent de la pluie pour cultiver. On cède donc plus facilement des terres aux secondes. Dans certaines situations aussi, la relation avec le propriétaire est bonne et le travail de sensibilisation et de conscientisation finit par porter ses fruits. Si le propriétaire vit sur l’île, ou s’il est sensible aux questions soulevées tels que la route pour l’accès à l’école par exemple (lui aussi, après tout, a sans doute des enfants qui vont ou ont été à l’école...), les municipalités parviennent à obtenir la vente de quelques ares. Mais c’est parfois compliqué : certaines écoles ne disposent pas de lieu de récréation parce que le propriétaire n’a pas voulu vendre les 10 mètres en plus qui auraient permis sa construction. On rencontre d’avantage ce problème sur Santo Antao et Fogo que dans les autres îles où il y a beaucoup de terrains non cultivables. Le sens de la propriété de la terre est très aigu ici. Il est très difficile de conscientiser les grands propriétaires et de les convaincre qu’on peut vendre ou céder des terrains pour les affecter à des biens collectifs.

Le Croco : le Cap Vert a-t-il connu des mobilisations sociales de revendication pour une réforme agraire ?

Oui, il y a eu des révoltes, mais c’était il y a longtemps, après l’indépendance (NDLR : 1975) et il y a même eu une tentative de réforme agraire. Mais ce mouvement a été mal encadré, il n’y a pas eu un travail de sensibilisation et d’explication à la base et les gens n’ont pas bien réagi, en ce compris ceux qui étaient les premières victimes de cette mauvaise distribution foncière, qui ont parfois pris la défense de leurs patrons… A Santo Antao, l’armée est intervenue, il y a eu des morts et des personnes emprisonnées. Par la suite, il ne s’est plus rien passé, et cela reste un sujet dont on parle peu ou pas au cap Vert.

Le Croco : le tourisme qui se développe sur les îles peut-il avoir un impact positif pour les populations locales ?

Sauf exception, pas dans ses conditions de développement actuel. Car l’autre problème que je voulais aborder qui se présente généralement non pas dans mais aux alentours des zones urbaines provient justement de la modernisation de l’économie et du développement du tourisme, qui a constitué une priorité pour les gouvernements successifs depuis les années 90. Des infrastructures modernes de tourisme financées par des investissements extérieurs se multiplient. Elles achètent de grandes extensions de terres dans des zones valorisées, surtout en bord de mer où il existe cependant des dispositions légales en matière de « développement touristique intégré ». Mais ces règlements sont bloqués en faveur d’investisseurs étrangers, alors que la population locale n’a pas accès à l’achat de terres pour y construire des habitations ou y développer des projets agricoles. Et avec la crise financière internationale actuelle, il arrive même souvent actuellement que les investisseurs ne concrétisent pas leurs plans. Ces terrains sont donc indisponibles pour la construction d’infrastructures sociales et de logement locaux et on ne trouve pas de mécanisme juridique pour débloquer la situation. C’est le cas à Boa Vista par exemple, dans des villes proches de la mer. C’est un vrai problème car dans ce pays insulaire, le territoire terrestre disponible est très limité. Si, dans chaque île, on bloque la moitié des terres pour que des acheteurs étrangers construisent des hôtels, des terrains de golf ou d’autres investissement de ce type, on altère gravement une série de conditions essentielles pour la vie quotidienne des populations locales, qui n’ont pas accès à la terre pour construire leur maisons, plus accès aux chemins de campagne traditionnels pour commercialiser leur production familiale ou s’approvisionner, plus accès aux endroits où se réalisaient leurs activités culturelles et leurs fêtes traditionnelles. Par exemple, à Sao Vicente, le lieu habituel où avait lieu la fête de Sao Joao a dû être déplacé parce que la municipalité voulait vendre le terrain en vue de la construction d’une infrastructure touristique. Cette situation qui n’est pas envisagée sous l’angle de la dimension du pays et de la réalité capverdienne provoque un grand malaise et de très fortes pressions sur le mode de vie et les traditions des communautés. Elle empêche l’accès à un bien qui devrait être à tous. Car avec ces investissements extensifs, ces aires réservées à des projets commerciaux, les capverdiens se retrouvent de facto expulsés de chez eux. Et comme les îles sont très petites, si on continue à vendre tout, les capverdiens ne seront bientôt plus propriétaires du Cap Vert. Il serait pourtant possible de promouvoir des investissements sans désapproprier les populations locales. Dans certains pays en situations similaires, il existe des législations sur le droit de l’utilisation des surfaces terriennes. Les investisseurs ne sont pas propriétaires mais peuvent acheter l’usufruit de la terre pour une période déterminée. Mais ici, les étrangers achètent et deviennent propriétaires définitifs.

Le Croco : L’eau aussi est une ressource naturelle rare sur les îles de l’archipel. Le tourisme a-t-il également une influence négative sur sa gestion ?

Heureusement à ce niveau, nous avons des dispositifs légaux qui protègent l’eau. Par exemple la plupart des îles utilisent de l’eau de mer dé-salinisée car nous n’avons pas de rivières permanentes, trop peu de pluie et pas assez d’eau potable. Mais il existe des règlements qui orientent les infrastructures touristiques et les incitent à installer leurs propres installations de désalinisation et d’épuration d’eau. Je ne sais pas si toutes le font, mais une partie en tout cas s’y soumet. Maintenant, dans les îles où toute l’eau est traitée de la sorte, la situation est plus claire car les gens l’achètent. Mais certaines îles ne sont pas encore totalement équipées, comme Santo Antao par exemple, où l’on consomme l’eau des nappes phréatiques ; et là il faut rester attentif à l’évolution du contexte car l’eau appartient à tout le monde, elle n’est pas (encore…) privée.