Croc’Madame et Monsieur

Clarice Rodrigues de Sousa et Francisco Paulo Magalhaes font partie du Mouvement des Sans-Terre (MST) dans l’Etat du Céará au Brésil. A l’occasion d’une rencontre internationale autour de la journée mondiale de l’alimentation, ils évoquent pour le Croco les contradictions du modèle agricole brésilien.

Le Croco : Le Brésil fait aujourd’hui partie des grandes puissances économiques émergentes et est l’un des principaux pays agro-exportateurs mondiaux. Cela signifie-t-il qu’il est capable de garantir la sécurité et la souveraineté alimentaire des populations rurales ?

Clarice : La souveraineté alimentaire est une lutte quotidienne pour les agriculteurs familiaux. Le Brésil est en effet un pays où la grande production est destinée essentiellement à l’exportation. Pourtant, 70% de l’alimentation consommée par les brésiliens est bien le produit de l’agriculture familiale. Mais la souveraineté alimentaire passe aussi par la garantie de la semence et de la qualité de ce que les gens mangent. Nous menons actuellement une campagne sur le thème des pesticides « Le poison est servi ! » car cette question est très préoccupante au Brésil. On en produit énormément, ils sont utilisés à grande échelle et les aliments sont très contaminés. Une récente étude universitaire analyse le cas du poivron par exemple, très consommé chez nous, et constate que lorsqu’on mange un poivron, on mange 70% de pesticide, donc on consomme effectivement du poison… ! Il faudrait absolument une législation nationale et des Etats forts pour exiger des impôts élevés, au contraire de ce qui se passe actuellement. Au Céará, les entreprises productrices de pesticides, non seulement ne paient pas d’impôts, mais elles ne paient pas non plus l’eau ni l’électricité. En outre, elles créent très peu d’emploi, car cette production est très mécanisée. C’est un ensemble de facteurs qui garantissent la souveraineté alimentaire. La lutte contre la concentration de la terre est évidemment très centrale pour nous. La question du crédit aux agriculteurs « assentados »est aussi primordiale. Ce crédit est actuellement libéré uniquement contre une attestation, demandée par la banque, qui confirme que le producteur utilisera la semence hybride, ainsi que les pesticides et les engrais chimiques. C’est la condition du crédit. Or, nous sommes totalement opposés à l’utilisation de ces intrants dans les assentamentos et de cette semence qui n’est pas la nôtre.

Paulo : Concernant la souveraineté alimentaire au Brésil, on ne peut pas nier que durant ces huit dernières années du gouvernement Lula, et depuis peu celui de Dilma (enfin, une femme au pouvoir au Brésil !), on a assisté à une valorisation de l’agriculture paysanne. Cela s’explique de par la propre histoire et tradition de lutte du PT (Parti des Travailleurs).Mais il faut reconnaître que l’agriculture brésilienne et mondiale paysanne n’est pas prioritaire dans le modèle globalisé ; et Lula a maintenu la politique gouvernementale à l’intérieur de ce modèle. Penser que dans ce système, il y aura une valorisation de l’agriculture paysanne sans que soient priorisées la distribution de terres et la réforme agraire est contradictoire. La souveraineté alimentaire suppose deux choses : apporter les calories nécessaires pour la santé et garantir un aliment sain. Et dans notre agriculture, par faute d’investissements publics dans l’agriculture et dans la réforme agraire, on est confronté à beaucoup de limites dans diverses régions du pays, surtout dans le Nordeste ; et il n’est pas possible de produire tout ce qu’on a besoin de manger. Alors, on est obligé d’aller au supermarché et c’est là le problème. On trouve la même chose dans nos supermarchés des petites villes de la campagne que ce qu’on trouve dans le monde entier, sur le marché globalisé. Les mêmes produits que ceux qu’on consomme en Belgique en Hollande ou aux USA…Donc, même s’il existe une législation qui promeut certains produits, c’est très compliqué de garantir cet équilibre entre souveraineté et sécurité alimentaire pour les agriculteurs et pire encore pour celui qui vit en ville.

Le Croco : Comment se présente la question de l’accaparement de terres, qu’on constate aujourd’hui dans de nombreux pays d’Amérique Latine et d’Afrique, dans le contexte brésilien ?

Clarice : La concentration de la terre est un problème historique. Malheureusement, au cours de ces dernières huit années de gouvernement Lula, on n’a constaté pratiquement aucune avancée sur la question de la désappropriation de la terre. Fait étonnant : la concentration de terre aujourd’hui au Brésil est plus grande que durant la dictature militaire… Par contre, même si le MST reste critique par rapport à l’endettement des agriculteurs auprès des banques, la situation a avancé sur le plan du crédit dans le sens que, vu l’histoire de lutte du PT, nous avons aujourd’hui plus d’espaces de négociation. Mais en ce qui concerne la désappropriation, non. Au contraire, comme en attestent les chiffres , les multinationales s’approprient de plus en plus de terre, selon cette logique qu’il faut toujours produire plus (donc aussi avec plus de pesticides…) et étant donné aussi que le Brésil est aujourd’hui économiquement plus sûr et plus stable. Mais ce que nous constatons c’est que cette concentration de terre toujours plus forte signifie plus de campements de sans-terre et des campements de plus en plus prolongés, parfois durant 4, voire 10 ans au terme desquels la terre n’est pas toujours désappropriée.

Paulo : Une des causes de la concentration, c’est que le nombre de latifundios diminue, mais ils sont plus étendus. Ils englobent progressivement non seulement des grandes mais aussi des petites propriétés isolées qui finissent par vendre la terre à la grande production. Et ceci notamment grâce aux investissements des gouvernements, fédérés ou fédéral, eux-mêmes, dans ces entreprises qui produisent des céréales comme elles veulent, empoisonnées ou non, avec une technologie très avancée pour vendre à l’extérieur du pays des produits essentiellement destinés à alimenter des animaux, pas les gens. Et le nombre de paysans sans terre augmente. Que l’on considère ceux qui ont été expulsés de leurs terres, légalisées ou non, ceux qui les ont vendues ou se les sont faites prendre, il est clair que la réforme agraire n’a pas donné la réponse espérée par rapport à l’obtention de terres. Et cela disqualifie les zones rurales. Dans plusieurs Etats, autour des grandes villes de l’intérieur du pays, il n’y a plus que 4% de la population qui vit à la campagne. Les gens partent vers les villes justement à cause de cette difficulté d’avoir accès à la terre et d’en vivre. L’autorité du gouvernement brésilien et de sa Constitution ne sont pas de taille pour désapproprier les grands latifundios. Si vous consultez les chiffres de la Fondation Getulio Vargas relatifs aux inégalités sociales au Brésil (2006), vous verrez qu’elles n’ont fait que s’accentuer. Et entre 2006 et maintenant cela ne s’est certainement pas amélioré. La non-désappropriation des terres provoque l’exode des gens vers la ville, souvent sans perspective d’emploi. Cela augmente le nombre de pauvres dans les périphéries et aussi, en conséquence, la violence urbaine.

Le Croco : Comment a évolué le MST durant les années de gouvernement Lula ? A-t-il pu se renforcer ?

Paulo : Bon, il faut considérer le mouvement social dans son ensemble. Aucune organisation ne peut se renforcer seule. Depuis la chute du mur de Berlin, jusqu’à aujourd’hui, les mouvements sociaux ont été en perte de vitesse. De plus, au moment de l’arrivée de Lula au gouvernement, les organisations syndicales sont devenues très « gouvernementalistes » et nettement moins revendicatives ; car pour elles, avec un Président porté par la lutte syndicale, lutter signifiait saboter le travail du gouvernement. C’est donc aux organisations paysannes, la Via Campesina et le MST en particulier, qu’est revenue la tâche de maintenir cette mobilisation populaire. Mais seuls, c’est impossible de mener une lutte qui vise à affronter, d’une part les gouvernements, mais pas seulement eux... Car finalement, les gouvernements ne sont que des fantoches au milieu de ce grand modèle globalisé. Ils sont sous la domination d’un projet plus grand qui s’appelle le capitalisme. En pratique, notre première action en tant que mouvement est d’occuper la terre pour que le paysan ne soit pas obligé de partir à la ville. A partir de cela, nous essayons de développer un projet de production et l’organisation d’associations ou de coopératives. Il faut aussi organiser la diversification de la production afin que les paysans puissent mettre sur leur table un maximum de produits issus de leur propre agriculture. Bien que, pendant les années du gouvernement Lula, on ait continué la lutte pour la terre, on ne peut pas dire qu’on ait avancé beaucoup. Mais la tâche d’un mouvement de masse autonome comme le MST est de rester fidèle à ses idéaux et de continuer à faire ce que nous avons de plus sacré dans l’organisation : occuper le latifundio pour diminuer l’exode. Aller à la ville est toujours un désastre pour un paysan. Cette crise financière a atteint le monde entier, (l’Europe n’en n’a pas le seul mérite …) Si déjà avant la crise, il y a très peu d’espoir pour les paysans qui partent vers la ville, c’est encore moins le cas maintenant. Il est d’autant plus important d’organiser le plus de travailleurs possibles dans la conquête de la terre. Et notre idée c’est évidemment de produire pour nous-mêmes ; mais, au-delà, c’est aussi le peuple brésilien qui doit s’alimenter mieux et nous voulons y contribuer. C’est d’ailleurs pourquoi, nous sommes aujourd’hui identifiés et appuyés par d’autres organisations qui se mobilisent également pour la souveraineté alimentaire. Ce combat contre les pesticides, par exemple, amène à nos côtés les travailleurs du secteur de la santé, ou les personnes victimes des pulvérisations aériennes, ou encore celles préoccupées par les questions environnementales. La question de l’alimentation saine n’est pas encore très répandue ici mais cela viendra.

Le Croco : Que pensez-vous des programmes gouvernementaux comme le Programme d’Acquisition d’Aliments issus de l’Agriculture familiale (PAA) et le Programme National d’Alimentation Scolaire (PNAE) qui vise à intégrer ces aliments dans les repas scolaires ?

Paulo : Il faut admettre que des rares programmes en matière de soutien à l’agriculture familiale sous le gouvernement Lula, ceux-ci sauvent un peu le reste... . Les repas scolaires comprennent souvent beaucoup de conserves, d’aliments congelés ou industrialisés. A la campagne, on a l’habitude de manger des repas cuisinés sur l’heure (c’est moins le cas dans les villes, vu les horaires de travail). Nous avons beaucoup débattu de cette question au sein du mouvement. Nous avons même occupé une préfecture pour qu’elle remplisse les obligations de la nouvelle loi qui impose un minimum de 30% de produits de l’agriculture familiale paysanne dans la confection des repas scolaires. Cette nourriture, nous savons qu’elle est plus saine pour nos enfants. Ce programme est bien mais il faudrait le débureaucratiser. Il y a aussi deux éléments qui pourraient favoriser d’avantage l’engagement des assentamentos dans le programme. Il faudrait investir et les subsidier pour produire cette alimentation scolaire dont les 100% pourraient provenir de notre agriculture familiale … Un autre problème crucial au Nordeste, c’est celui du manque d’eau, ou plutôt de la mauvaise distribution de l’eau … Parfois les communautés ont de l’eau mais pas de pompes pour l’exploiter… Si le crédit aux agriculteurs était également subsidié et l’accès à l’eau démocratisé, on pourrait résoudre ce problème de la production d’aliments, que nous partageons avec une partie des pays du continent africain.

Le Croco : Quels sont les autres axes de lutte prioritaires pour le MST ?

Clarice : L’Education est un axe très important. L’accès à l’université est difficile pour des fils de paysans. Le MST s’est battu pour faire garantir ce droit. Vingt accords ont été signés avec des universités brésiliennes où les jeunes vont se former en pédagogie, agronomie, médecine, etc. L’idée est qu’ils reviennent ensuite dans les assentamentos pour y être eux-mêmes éducateurs. Il y a aussi, inclue dans la réforme agraire, la question de la lutte par rapport à la loi sur la productivité de la terre ; afin que soient actualisés les indices car c’est ce qui empêche que 80% des terres supervisées par l’Institut National de Réforme Agraire (INCRA) puissent être utilisées à des fins productives. A la fin de son mandat, Lula a commencé à encourager des lois pour empêcher que les multinationales achètent des terres en Amazonie. Car en plus de vendre la semence transgénique et les pesticides, elles sont propriétaires des meilleurs sols brésiliens, alors que les paysans sont souvent relégués sur des aires peu fertiles.