Palestine : un cirque au service de l’émancipation des femmes Un outil de résistance et de changement

L’École du Cirque de Palestine a vu le jour en 2006, fondée par un couple belgo-palestinien, Jessika Devlieghere et Shadi Zmorrod. Dès le départ, l’idée était de créer une structure d’éducation permanente par les Palestiniens, pour les Palestiniens. En passant par le cirque, l’objectif était de mettre au-devant de la scène une nouvelle forme d’art engagée en Palestine, qui permet aux jeunes palestiniens de s’exprimer sur leur vie quotidienne, qui leur permet d’évacuer le stress lié à la violence de l’occupation, et de se reconstruire autour de valeurs positives.

En 2006, le projet débute avec un petit groupe de jeunes filles et garçons à Ramallah, la capitale administrative. Parmi la dizaine de jeunes, 6 étaient particulièrement motivés, ils avaient faim de raconter, de partager leur histoire et trouvaient dans le cirque une nouvelle plateforme d’expression, différente de celle de la culture arabe, très focalisée sur la culture orale. La structure a, petit à petit, pris de l’ampleur, grâce à l’engagement d’élèves, devenus artistes et entraîneurs. Et dès le début, le projet se voulait totalement inclusif, intégrant tous les jeunes, qu’ils soient filles ou garçons, et au-delà de toutes barrières culturelles, sociales, économiques ou de handicaps.

On a demandé à Jessika de nous expliquer quelles stratégies étaient mises en place pour intégrer plus spécifiquement les femmes au sein de l’École du Cirque de Palestine.

« On a tendance à croire que toute la Palestine est conservatrice du point de vue religieux, mais ce n’est pas le cas. Il y a différentes réalités, différentes façons de voir la vie, de vivre la religion. Selon les régions de Palestine, et les familles, on retrouve différentes formes de liberté pour la fille, de possibilités de s’exprimer à sa façon, de poursuivre la trajectoire de sa vie comme elle le souhaiterait.

À la naissance de l’École, nous avons décidé de commencer à Ramallah, c’est une grande ville où on trouvait déjà des filles engagées, dans des équipes de basket ou de théâtre. Ainsi, dès le début, nous avons mis sur pied des groupes mixtes, les parents le savaient et cela ne posait pas de problème. C’était très différent quand on allait à Hébron ou Jenine. Dans ces villes, la mixité n’est pas aussi bien acceptée. Notre philosophie a toujours été d’être là, en respectant les manières de faire. Selon nous, un changement dans la société ne se fait pas du jour au lendemain en imposant des valeurs, des façons de voir les choses, mais en offrant des opportunités pour des jeunes, pour des filles, qui pourraient mener à un changement. À Hébron, nous avons donc décidé de faire des cours séparés pour les garçons et les filles. On n’insiste pas sur les cours mixtes car, pour nous, voir des filles participer à des exercices sportifs, à travers le cirque, est beaucoup plus important que d’être dans un environnement à tout prix mixte.

Depuis 10 ans, on collabore également avec un centre de réinsertion sociale de jeunes filles. C’est une opportunité pour celles qui sortent des systèmes traditionnels d’éducation. On y retrouve des jeunes filles qui rencontrent des problèmes de tous ordres : problèmes sociaux, psychologiques, problèmes de concentration, handicaps, etc. Grâce à l’école de cirque, on peut accéder à ces jeunes filles très vulnérables, des jeunes susceptibles d’être intimidées et victimes d’abus. Pour nous, le travail avec le cirque c’est d’abord leur redonner confiance. On revaloriser l’estime de soi des jeunes filles, en utilisant le cirque comme un outil, un moyen. L’objectif, c’est que ces jeunes filles deviennent des exemples, des modèles à suivre, dans leurs propres communautés, où elles étaient considérées comme marginalisées. On leur offre un nouveau regard. L’École de Cirque leur offre des choses qu’elles vont pouvoir faire que personne d’autre ne sait faire, ce sont des filles qui impressionnent lors des spectacles. Et c’est ainsi qu’on change la société en montrant que les filles peuvent être fortes, faire des exercices physiques, du sport, devant un public, tout respectant la culture et en même temps, en renforçant les personnalités, l’identité et les sentiments des personnes vulnérables.

Et bien sûr parallèlement, on continue de chercher parmi nos élèves des jeunes qui acceptent de participer aux spectacles, qui se présentent partout dans le pays et qui voyagent même à l’extérieur. C’est le cas de Sarah, qui vient de faire une tournée en Belgique. Elle a commencé les cours en 2007 et fait aujourd’hui partie de notre dernier spectacle « Sarab ». Elle voyage seule avec des garçons et filles et bénéficie d’un soutien inconditionnel de ses parents.

En plus des membres féminins dans notre équipe, nous invitons régulièrement des internationaux pour donner des cours sur des techniques plutôt féminines, comme le tissu ou le trapèze, car ces cours attirent beaucoup plus de filles et elles sont plus à l’aise quand c’est une professeure qui donne les cours.

Aujourd’hui, on constate que le cirque a émancipé les jeunes filles comme les garçons qui y sont entrés. Il les a renforcés et a fait d’eux, des personnes vraiment réflexives et ouvertes au monde. À travers le cirque, ils ont trouvé un outil qui leur permet de s’engager artistiquement dans la résistance à l’occupation. Tous les Palestiniens cherchent le moyen de participer à la libération de l’occupation palestinienne et à la fin de l’injustice, et ceux-ci c’est grâce au cirque. »


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