Croc’Madame : Mariana Gomez Soto

L’extraction minière au dépens des droits des communautés

En 2005, la politique d’État « Vision 2019 » précisait : « En 2019 l’industrie minière colombienne sera l’une des plus importantes de l’Amérique latine ». Cependant le boom minier en Colombie est lié à l’augmentation importante des violations des droits humains. Le gouvernement colombien non seulement ne joue pas son rôle de régulation dans ce secteur, mais il faillit également à son obligation de protéger les communautés de base, principales victimes de ce phénomène. Une interview de Mariana Gomez Soto, coordinatrice régionale de l’organisation « Oui à la vie, non à l’extraction minière ».

En 2012, une entreprise minière s’est installée dans la région dans laquelle j’ai grandi, Piedras. J’ai vu que la communauté locale a voulu exprimer son opinion à ce sujet, s’opposer au projet, et cela m’a fort touché. J’ai donc décidé de consacrer ma vie à l’accompagnement des communautés de base dans les processus de défense de leurs territoires.

Le Croco : Quelle est la situation actuelle du secteur minier en Colombie ?

La situation actuelle est assez préoccupante. En effet, nous assistons à des violations systématiques des droits des communautés depuis le début du processus, c’est-à-dire lors de l’installation des entreprises dans les différents territoires. À titre d’exemple, quand elles se sont installées à Piedras, elles ont proposé des télévisions et autres objets attractifs aux potentiels travailleurs pour les attirer. Nous assistons également à des violations des droits des femmes, du droit à la terre, à la division des communautés… Il y a énormément de déplacements de personnes et principalement d’hommes, qui déménagent dans ces zones pour travailler dans les mines. Cela a notamment comme conséquence l’augmentation de la prostitution, mais aussi des inégalités socio-économiques. Les prix des produits de base augmentent en même temps que la demande. Enfin, il y a une violation du droit à une information libre et indépendante. Bref, la vie des communautés change drastiquement…

Le Croco : Quelle est la position du gouvernement ?

Le gouvernement actuel de Juan Manuel Santos a proposé l’extraction minière comme une des principales sources de financement du processus de paix. L’implémentation de ce programme a été difficile, car les communautés le rejettent massivement. Elles demandent d’être entendues. Depuis 2013, il y a eu 9 consultations populaires concernant des projets miniers. Malgré ceci, le gouvernement essaye de limiter la participation citoyenne et ces consultations sont désormais « congelées ». Or, les communautés ne sont pas en train de protester de manière violente. Elles sont simplement en train d’exercer leur droit à la démocratie, elles veulent se prononcer sur des sujets qui les concernent directement. Elles souhaitent que le gouvernement investisse dans d’autres modèles de développement qui sont en accord avec leur mode de vie. Il est de notre devoir de renforcer ces initiatives, de leur donner un espace d’expression et de pousser le gouvernement à reconnaître les droits des communautés au lieu de les violer...

Nous supposons dès lors que la situation ne s’est pas améliorée avec la signature des accords de paix…

Les communautés résistent toujours, mais la stigmatisation des leaders environnementaux elle, augmente. En effet, ces derniers sont souvent apparentés à la guérilla et sont victimes de menaces de la part des paramilitaires et d’autres groupes d’insurgés. Le déboisement a lui aussi augmenté, car certaines régions qui étaient auparavant sous le contrôle des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) se retrouvent désormais livrées à leur propre sort. Elles sont dès lors plus vulnérables face à d’éventuelles spéculations et au développement de grands projets agroindustriels comme l’industrie de l’huile de palme. Les dissidents des FARC, souvent en collaboration avec les autorités locales, provoquent des incendies pour pouvoir par la suite s’approprier des terres et les revendre. Ces régions sont souvent habitées par des communautés indigènes…

Le Croco : Que pensez-vous du Traité de Libre Commerce entre l’Union européenne et la Colombie ?

L’ouverture de notre marché à des produits européens a des conséquences dramatiques. En effet, ils font concurrence aux productions locales, car ils sont moins chers. Par ailleurs, l’arrivée de multinationales encourage le phénomène d’accaparement des terres par la force ou la corruption. Je pense dès lors qu’il est très important d’exiger des standards minimums de respect des droits humains et environnementaux comme condition à la mise en place effective de ces traités. La majorité des entreprises minières actuelles présentes sur notre territoire sont Sud-Africaines, canadiennes, américaines et françaises. Cependant nous assistons à l’arrivée des entreprises chinoises, qui apportent leur propre main d’œuvre et qui font travailler leurs employés dans des conditions abominables, principalement dans l’Amazonie équatorienne et péruvienne.

Malgré la signature des Accords de paix entre le gouvernement colombien et les FARC en décembre 2016, la situation des défenseurs des droits humains et environnementaux reste préoccupante. Selon le rapport « Defender la tierra » (Défendre la terre) de Global Witness, organisation vouée à la protection des défenseurs de l’environnement et de la terre, 37 écologistes ont été éliminés en 2016 ; soit 40% de plus qu’en 2015. En 2017 le nombre s’est élevé à 32. Récemment, un autre rapport a été publié par notre partenaire de la Coordination Belge pour la Colombie, Broederlijk Delen, pointant du doigt l’implication de banques belges dans des projets miniers et énergétiques controversés en Amérique du Sud. Pour lire le rapport complet en néerlandais, cliquez ici