Deogratias Niyonkuru, l’homme qui cherche à rendre leur dignité aux paysans burundais.

La lutte contre la pauvreté en Afrique reste un défi de taille. Dans son ouvrage, « Pour la dignité paysanne », Deogratias Niyonkuru, ingénieur agronome, spécialiste des questions de développement et cofondateur de l’ONG burundaise « Appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines » (ADISCO), plaide pour le renforcement d’une agriculture basée sur les systèmes alimentaires et les valeurs propres à l’Afrique, sur la dignité des personnes, et non sur l’argent et la technologie. Avec l’appui des mutualités socialistes Solidaris et de la FGTB-ABVV, Solsoc soutient différents programmes mis en œuvre par ADISCO, notamment la mise en place de mutuelles de santé au sein de la Confédération Nationale des Caféiculteurs. L’action d’ADISCO a été couronnée du prix Roi Baudouin pour le Développement en Afrique 2014-2015. Nous avons rencontré Deogratias Niyonkuru en janvier à l’occasion du lancement de son livre.

Deogratias Niyonkuru, pourquoi ce livre ?

J’avais l’impression d’avoir commis énormément d’erreurs dans le domaine du développement et que d’autres continuaient à en commettre, et même à les ériger en modèles pour inspirer les autres. J’ai donc voulu essayer dans ce livre de dénoncer tous les mécanismes pervers de l’aide, en particulier dans le domaine agricole et de la protection sociale, et surtout de faire parler les paysans et les paysannes : leur donner la parole afin qu’ils s’expliquent et en tirer quelques idées-clés pour améliorer les pratiques de développement.

Pensez-vous que jusqu’aujourd’hui on a travaillé avec eux sans leur donner la parole ?

On leur a très peu accordée en fait. En réalité ce sont nos propres fantasmes qu’on projette sur les paysans. Il suffit de voir les appels d’offres, avec des lignes directrices déjà tracées, les marges de manœuvre qui valorisent les idées et les savoir-faire des paysans sont très minces. La majorité des livres qui sont actuellement écrits le sont par des spécialistes du développement qui se basent sur la littérature existante et ce n’est finalement pas cohérent avec la réalité de terrain.

Dans votre expérience vous avez observé qu’en partant de l’expérience des paysans et de leur travail au jour le jour les projets fonctionnaient mieux ?

Oui tout à fait ! Un exemple très clair c’est la résistance des paysans contre les monocultures et le semi en ligne. Cela fait un siècle que tout monde force les paysans à pratiquer des monocultures. Il n’y a qu’une dizaine d’années que la recherche agronomique a démontré que c’est un leurre et que ce sont les paysans qui avaient fait les meilleurs choix. Des cultures diversifiées et complémentaires, assurent une alimentation plus équilibrée et continue dans le temps. Cela permet de générer des revenus plus réguliers, des revenus que j’appelle « plus humanisés », et d’assurer la sécurité alimentaire et l’amélioration de la fertilité des sols. Et c’est un exemple parmi tant d’autres. Les paysans sont sur leur territoire depuis des millénaires et ils ont testé des milliers de choses…

Et de quoi auraient-ils besoin : de l’argent, de l’aide ou de nouvelles technologies ?

La majorité des paysans est aujourd’hui tombée dans le fatalisme. Ils sont victimes d’une véritable chaîne d’ exploitations successives. Finalement, les méthodes contradictoires de l’aide font que le paysan devient hésitant. Dans des situations particulières, comme dans des zones de post-conflit, la dignité paysanne a été détruite. Les paysans ont bénéficié du Programme alimentaire mondial, de l’aide du commissariat aux réfugiés et de nombreuses ONG d’appui au développement qui leur ont apporté des semences, du matériel agricole, des vêtements, du savon, etc. Et donc, au lieu de se battre, de faire des efforts pour travailler et trouver des solutions, ils se reposent sur l’aide internationale. Pour moi, c’est la décrépitude d’un peuple que l’aide est en train de créer. Plus personne ne croit aujourd’hui que l’agriculture est un moyen qui permet à des gens de vivre dignement. Les gens ne croient pas à l’agriculture que ce soit au Congo, au Cameroun, au Burundi, au Sénégal… Tout monde pense que devenir agriculteur est la pire injure. C’est pourquoi il est très important de d’abord travailler sur les mentalités. De redonner confiance aux gens, de leur redonner de l’estime de soi. Le premier pas ne consiste pas à leur donner de l’argent et de la technologie, mais de les aider à réfléchir, et parce qu’ils n’ont souvent pas d’argent, de les aider à développer des activités qui demandent très peu d’argent, mais qui peuvent en rapporter rapidement, on reconstruit ainsi la dignité et la confiance en soi. La capacité du paysan, par ses moyens et son effort, de s’en tirer. Et plus tard, quand il aura mobilisé ses propres moyens, voir ensemble comment il serait possible d’y apporter des compléments, des technologies plus complexes.

De quelle protection sociale bénéficient les paysans burundais ?

Pratiquement près de 80% de la population n‘est pas couverte. Mais le plus difficile aujourd’hui c’est que, sur pression de la banque mondiale, on est en train de favoriser les mécanismes « non contributifs ». De nouveau il s’agit de mécanismes de gratuité totale qui n’impliquent pas les populations. Si le ciblage n’est pas bien fait, il s’agit d’une situation qui de nouveau va détruire toute la dignité des Africains au lieu de la leur restituer. D’ailleurs les premières études le montrent très bien : au niveau des mutuelles de santé, c’est le mécanisme contributif qui se développe le mieux en Afrique. Ici de nouveau les états semblent hésiter alors qu’il est tout à fait possible d’assurer la couverture sanitaire à la population, non pas à travers la gratuité, mais en combinant des paiements pour les plus riches, des contributions de l’État pour des populations moins favorisées et des mécanismes de gratuité pour les plus vulnérables. Nous sommes convaincus que c’est simplement en couplant une activité économique à une mutuelle de santé ou alors à des mécanismes traditionnels de solidarité qui existent en Afrique, qu’on peut très rapidement assurer la protection sociale des ruraux.

Selon vous les grands programmes de développement sont-ils finalement des outils du capitalisme ?

Les grandes institutions de développement travaillent au profit des multinationales, et au profit de leurs Etats. Il s’agit finalement d’encourager les populations africaines à consommer un maximum de produits qui se trouvent dans la nature et que les multinationales contrôlent. Il s’agit d’une conquête néocoloniale ! Il suffit d’examiner toutes les propositions des programmes de développement qui sont formulées aujourd’hui. La Banque Mondiale, pratiquement sur toute l’Afrique, a développé des programmes dits « d’accès aux marchés ». Ils sont destinés à promouvoir des filières orientées vers le marché extérieur en prétextant qu’on va améliorer les revenus des paysans. Mais en réalité, dans les produits exportés, la part pour le paysan est minuscule et les multinationales et supermarchés vont eux prendre une part qui se situe entre 70 et 80%. Par conséquent il s’agit d’un leurre et d’une véritable colonisation des mentalités. C’est seulement via la décolonisation des esprits, le renoncement à une économie de l’extraversion et au travers de la consommation de produits locaux qu’on pourra promouvoir un véritable développement de l’Afrique.



Édité par le GRIP (Bruxelles) et publié avec le soutien de la Fondation Roi Baudouin, l’ouvrage de 520 pages est vendu au prix de 25 € (hors frais d’envoi). Une partie des recettes alimentera un ’’Fonds pour la dignité paysanne’’ géré par la FRB afin d’aider des femmes paysannes à mettre en pratique quelques idées innovantes développées dans ce livre. Consultez gratuitement la préface d’Olivier De Schutter et la table des matières. Commande en ligne.