Croc’Madame : Isabelle Matamba Kapinga

Isabelle Matamba Kapinga nous dresse le portrait syndical de la RDC. Elle est la vice-présidente en charge de l’éducation ouvrière à la CDT (Confédération Démocratique du Travail en RDC) et formatrice à la plateforme syndicale UFF (Union Fait la Force), partenaire de l’IFSI (l’Institut de coopération syndicale internationale soutenu par la FGTB).

Le Croco : Est-il possible d’exercer encore une véritable activité syndicale, et de jouer un rôle de contre-pouvoir en RDC dans le contexte actuel ?
Oui ! Récemment encore, les enseignants ont déposé leurs cahiers de charge, et les médecins et les infirmiers sont en grève. Avant que je ne débute mon activité syndicale, les médecins étaient déjà en négociations avec le gouvernement afin de trouver un compromis concernant leur situation. Actuellement, les enseignants sont en négociations… Donc oui, il est en effet toujours possible d’exercer des activités syndicales en RDC.

Le Croco : Les femmes rencontrent-elles des difficultés particulières dans les syndicats en RDC ?
Les plus grands obstacles pour les femmes sont les stéréotypes, les coutumes, les traditions et la religion. Mais il faut être tenace afin de les affronter, et refuser ces contraintes morales et sociales. Une deuxième difficulté indéniable c’est l’intégration de la dimension genre dans le syndicat. Au niveau théorique cela peut sembler acquis ; mais ce n’est pas le cas dans les statuts. Il faudra qu’on l’intègre et qu’on développe une véritable politique en ce sens. Nous avons des femmes dans les syndicats mais elles n’occupent pas des postes de décision. La plupart travaillent soit dans l’administration, soit dans l’entreprise mais s’occupent essentiellement des femmes. Cela n’a pas d’impact sur le taux de syndicalisation de la femme. Pour moi la priorité est donc le renforcement des capacités institutionnelles au sein des organisations syndicales avec un accent sur la dimension genre.

Le Croco : Avez-vous déjà été confrontée à des discriminations de genre au cours de votre carrière syndicale ?
J’ai rencontré des difficultés tout d’abord en tant que formatrice. Il était difficile pour les hommes d’accepter que ce soit une femme qui les forme. Ils se posent la question de voir si la femme connait la matière, si elle a les qualifications. Pas plus tard qu’il y a deux semaines, j’étais invitée au sein d’une entreprise à Kinshasa pour former les délégués syndicaux. Il y avait neuf hommes et une femme qui participaient à la formation. Quand je suis entrée, les hommes m’ont regardé d’une façon étrange, ils étaient surpris. Quand j’ai commencé à parler, ils se sont montrés peu intéressés ; mais petit à petit j’ai réussi à capter leur attention. A la fin ils m’ont avoué qu’ils ne pensaient pas que dans notre pays il puisse y avoir des femmes syndicalistes formatrices capables de bien former des hommes. Ces stéréotypes-là à l’égard de la femme dans les esprits des hommes sont un grand obstacle. Si la femme elle-même ne se donne pas le courage et la force de les affronter, elle n’ira pas de l’avant. Il faut toujours se battre, mériter ses acquis et ne pas se fier aux avantages que l’on bénéficie parce qu’on est une femme.

Le Croco : Est-ce que vous avez senti une modification du comportement de votre entourage quand vous avez décidé de vous engager dans le syndicat ? Plutôt au niveau de la société, les hommes ne me prenaient pas au sérieux. Mais depuis qu’ils m’ont vu à l’œuvre sur le terrain, dans les formations, dans les actions syndicales, ils ont beaucoup plus de considération et de respect pour ma personne.

Le Croco : Est-ce que le syndicat aujourd’hui en RDC s’attaque à des défis particuliers en termes de travail décent ou de protection sociale ? En RDC, on ne peut pas vraiment parler de travail décent. Les conditions de travail et la rémunération sont loin d’être bonnes. Dans le secteur public, nous voyons des fonctionnaires et agents de l’Etat sans bureau, travailler en plein air… Il existe des entreprises dont les travailleurs sont impayés parfois depuis 3 ans, mais qui sont obligés d’être sur leur lieu de travail sous peine d’être confronté à des problèmes. Pour moi, aujourd’hui les défis en matière de travail décent et de protection sociale sont criants. Par rapport à la situation économique du pays, avec la dépréciation du franc congolais par rapport au dollar américain, les salaires des congolais ont énormément diminué. Ceux qui gagnaient l’équivalent de 200 euros mensuels, aujourd’hui se retrouvent avec à peine 60 euros. Quand le salaire n’offre plus de pouvoir d’achat suffisant, les prix peuvent fluctuer et particulièrement augmenter pour les biens de première nécessité. Nous avons une énorme a faiblesse au niveau du salaire minimum. Les syndicalistes ont introduit un cahier de charges où on parle de la convocation du Conseil national du travail pour le réajuster. Le salaire minimum aujourd’hui ne représente plus rien en termes de pouvoir d’achat.
Nous sommes également confrontés à la suppression du cadre permanent du dialogue social. En RDC, le taux de chômage bat tous les records. Chez vous, quand quelqu’un est au chômage il continue à bénéficier des soins médicaux, il bénéficie d’une indemnité de chômage. Mais ce n’est pas le cas chez nous. La sécurité sociale en RDC ne tient pas compte du chômage. e L’application des textes légaux et réglementaires en matière de protection sociale est totalement déficient. Il y a eu des acquis mais ils ne sont pas appliqués. Cependant, malgré la situation actuelle, certaines de nos revendications sont suivies. Par exemple il existe une caisse de sécurité sociale qui a été créée pour l’administration publique et qui n’existait pas autrefois. C’est une victoire pour nous. Ce n’est pas en un seul jour que nous allons tout construire, nous continuerons à nous battre. On ne doit pas désespérer, l’espoir nous fait vivre !