Croc’Madame : Carolina Rubio Sguerra

Colombie : un an après la signature des accords de paix

Carolina Rubio Sguerra est une défenseuse des droits humains en Colombie. Membre du comité de solidarité avec les prisonniers politiques, son travail est de fournir un appui juridique aux détenus ainsi qu’un accompagnement des familles. Elle a également appuyé des leaders de communautés dans le montage de dossiers judiciaires liés à l’accaparement de terres et a dénoncé de nombreuses violations des droits humains commises par des multinationales. Nous avons eu l’opportunité de rencontrer Carolina lors d’un séjour à Bruxelles et nous lui avons demandé de dresser le bilan de l’année écoulée après la signature des accords de paix.

Carolina Rubio Sguerra : C’est assez intéressant de voir les progrès du gouvernement en matière de négociations avec les FARC. La négociation était une voie que la société civile appuyait depuis de nombreuses décennies : contrairement à ce qu’a prôné le Président Uribe, la meilleure manière de mettre fin à un conflit c’est par la négociation et non pas par la voie armée. Parmi les critiques que nous pouvons apporter par rapport à ces accords, figure notamment leur mise en œuvre très lente. La renégociation de la première proposition des accords de paix, rejetée par le référendum populaire, est un élément très négatif car elle a poussé à modifier certains acquis de la société civile en matière de vérité et de justice. Nous avions insisté pour que toutes les parties impliquées dans le conflit soient jugées. Cela n’a malheureusement pas pu être concrétisé. De plus, certains points comme la substitution des cultures de coca contiennent des contradictions. Les autorités demandent aux paysans d’abandonner cette activité, mais les compensations proposées ne répondent pas aux besoins des familles et ne leur permettent pas de survivre. De plus, la commercialisation des productions alternatives (maïs, bananes…) demande des déplacements beaucoup plus importants, parfois d’une durée de 8h sur des routes en mauvais état.
Un autre problème que nous constatons concerne le premier point des accords, c’est-à-dire la question rurale. La loi de restitution des terres a été un véritable échec, elle n’a absolument pas eu les effets qu’elle prétendait avoir. Au lendemain de la signature des accords de paix, plusieurs questions se posent. A qui appartient la terre ? Cette dernière a été vendue tellement de fois qu’il est difficile de trancher. Je peux citer l’exemple d’une professeure qui a travaillé très dur pour acheter un terrain et y construire sa maison. L’Unité de restitution des terres lui a demandé de quitter les lieux car elle a acheté son bien dans une zone de conflit armé. Le terrain lui a été retiré du jour au lendemain, sans dédommagement…
En ce qui concerne le volet législatif les avancées se situent surtout au niveau du désarmement des FARC. Par contre, la réintégration des guérilleros dans la vie active pose problème. Ces derniers ont constaté en arrivant dans les zones prévues à cet effet qu’il n’y avait aucune infrastructure : pas de services publics, pas d’eau potable… Ce sont les ONG et les universités qui ont dû improviser et remédier à ce manque d’organisation.

Quelle est votre opinion sur les accords de libre-échange entre l’Union européenne et la Colombie ?
Carolina Rubio Sguerra : Le principal problème avec ces traités de libre-échange et l’ouverture du pays aux entreprises étrangères, c’est l’absence de programmes de développement durable pour les communautés. Prenons l’exemple de Santander. Les chaussures fabriquées dans la région étaient exportées au niveau international. Mais depuis l’importation de produits étrangers moins chers, le secteur est en crise. Il ne peut pas répondre à cette concurrence… Les Colombiens souffrent du manque de vision à long terme. Quand les entreprises travaillent avec les locaux (ce qui n’est pas toujours le cas), ils habituent ces derniers à des conditions de travail différentes. Mais que se passera-t-il quand l’entreprise étrangère pliera bagage ? Et l’Etat n’exige pas le respect de critères de développement social et durable par les entreprises multinationales.

Et qu’en est-il des syndicats en Colombie ?
Carolina Rubio Sguerra : Il y a beaucoup de difficultés au niveau de la législation. Les droits des syndicalistes sont fortement limités. Nous pouvons citer comme exemple la grève de la compagnie aérienne Avianca. Le nouveau propriétaire a diminué les salaires pour une période indéterminée pour remédier aux problèmes financiers de la compagnie. Les pilotes ont donc décidé de faire grève. Ils demandent l’augmentation de leurs salaires. Le ministère en charge et le gouvernement ont alors fait pression sur la ministre du commerce afin qu’elle impose un service de transport aérien minimum. Le tribunal a ainsi déclaré la grève illégale. Le gouvernement s’est à nouveau rangé du côté des entreprises et non pas des travailleurs…

Pouvez-vous nous décrire la situation des prisonniers politiques dans le pays ?
Carolina Rubio Sguerra : C’est une situation de crise. Ces dernières années, le gouvernement colombien a créé des législations qui criminalisent les comportements qu’il considère comme inappropriés et y a répondu avec la restriction de liberté. Les prisons ont commencé à se remplir petit à petit. La situation des prisonniers politiques est assimilée à celle de n’importe quel autre détenu de droit commun ; ils connaissent les mêmes conditions d’incarcération : problèmes de santé, d’hygiène, d’alimentation, peu de possibilités de travail et d’éducation. Ce manque de programmes spécifiques pousse les détenus à tomber dans la délinquance et à multiplier leurs séjours en détention. Il est important de préciser que les prisonniers politiques ne sont pas seulement des insurgés, il y a des éléments de la guérilla mais il y a également beaucoup de membres des communautés où se sont installés ces groupes, qui sont stigmatisés par les autorités simplement parce qu’ils vivent dans ces zones-là. Je peux citer l’exemple d’un couple qui est propriétaire d’un commerce dans une zone contrôlée par la guérilla. Les autorités les ont accusé de collaborer avec cette dernière parce qu’ils leur vendent des produits. Mais il s’agit simplement d’un geste commercial et pas d’un appui politique. Tout comme ce monsieur âgé qui prêtait son âne à la guérilla pour transporter du matériel. Ces personnes n’ont d’ailleurs pas le choix…