Interview de Madeleine Andeka Olongo

Le 9 octobre dernier, lors d’une table ronde au Parlement fédéral sur la démocratie en RD Congo nous avons rencontré Madeleine Andeka Olongo, porte-parole de l’Observatoire Congolais pour le suivi du dialogue politique national inclusif en République Démocratique du Congo, et vice-présidente du cadre de concertation nationale des organisations de la société civile, en charge de la thématique « Genre » au sein de ces organisations.

Depuis la tentative de changement de la Constitution en 2015 et la fin du deuxième et dernier mandat du président Kabila en 2016, la République Démocratique du Congo (RDC) est en crise. Les violations des droits humains n’ont cessé d’augmenter, l’économie est en chute libre et des conflits armés ont fait des milliers de morts et de réfugié.e.s. Pour éviter que le chaos ne s’installe dans tout le pays, l’opposition et le pouvoir se sont mis d’accord sur la gestion de la RD-Congo jusqu’aux prochaines élections le 31 décembre 2016. Toutefois, cet Accord (dit de la Saint Sylvestre) n’a pas été mis en application. Plus récemment, la Commission électorale indépendante (Ceni) a indiqué qu’il lui faudra plus de 540 jours après la fin du recensement des électeurs pour organiser le scrutin présidentiel, renvoyant de facto à 2019 au plus tôt les élections à l’issue desquelles Joseph Kabila doit être remplacé.

Le Croco : En quelques mots, en quoi consiste la crise que traverse aujourd’hui la République Démocratique du Congo ?

Pour le dire simplement, le Congo est en train de traverser une crise de légitimité. Toutes les institutions sont aujourd’hui illégitimes parce que leurs mandats sont arrivés à terme et que nous sommes dans un processus de renouvellement des mandats. Mais ce processus rencontre des obstacles. Il faut que le cycle des élections retourne à la normale, que l’on réinstaure un fonctionnement démocratique des institutions. Mais on repousse continuellement le calendrier des élections et nous ne savons plus à quoi nous attendre !

Le Croco : Quelles sont les difficultés plus spécifiques que les femmes rencontrent dans ce processus ?

Dans son article 14, notre Constitution prône la parité, mais dans la réalité on trouve peu de femmes aux postes de décisions, que ce soient des postes auxquels on accède nominativement ou par élections. Nos dirigeants ne sont pas conscientisés sur ce problème et sur l’approche genre de manière plus large. C’est une difficulté, parce qu’en termes numérique la proportion de femmes dans le pays est plus importante que celle des hommes. Mais cette proportion n’est pas représentée au niveau politique ; et donc aujourd’hui une large partie du pays n’a pas de voix. Depuis les dernières élections, nous n’avons jamais eu plus de 14% de femmes au niveau du Parlement, du gouvernement ou au niveau des postes de responsabilité dans les entreprises publiques. Et au lieu d’augmenter, ce taux régresse ! Aujourd’hui on se situe entre 6 et 9% de représentativité féminine. Et cependant, il ne manque pas de femmes compétentes dans les partis politiques. Pourtant il existe une série d’instruments légaux en la matière, comme la loi sur l’application de la mise en œuvre de la parité, le Code de la Famille, ainsi que des instruments internationaux comme la 1325 auquel le pays a souscrit. Il faut aujourd’hui qu’on repense les stratégies pour obliger les gouvernements à respecter leurs engagements et prendre enfin en compte la majorité de la population. D’autant plus que ce sont les femmes qui souffrent le plus de la mauvaise gouvernance.

Le Croco : Comment la société civile devrait-elle s’organiser pour représenter un vrai contre-pouvoir ?

Il y a beaucoup de dynamiques de la société civile en RDC, avec un vrai travail louable derrière chaque dynamique ; mais le problème est que, quand chacun agit de son côté, on n’a pas de résultat d’ampleur. Preuve en est la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui. Il y a donc nécessité de fédérer les actions de la société civile pour se présenter en bloc et constituer une vraie force d’interpellation, et cela n’enlève en rien la visibilité des uns par rapport aux autres. Nous avons besoin d’une société civile qui s’exprime d’une voix haute et forte pour essayer de recadrer le processus démocratique. C’est l’objectif que s’est donné l’Observatoire. Au mois de février, nous avons tenu des Assises et nous avons ciblé comme objectif de rassembler les leaders des organisations de la société civile pour constituer cet acteur incontournable, tant pour la majorité que pour l’opposition.

Le Croco : Aujourd’hui, quelle est la place des femmes au sein de la société civile ?

Il y a beaucoup d’organisations féminines qui mènent un travail remarquable. Au niveau des comités locaux par exemple c’est surtout des organisations de femmes qui travaillent. Il y a d’ailleurs eu, ces derniers temps, de belles avancées en termes d’éducation des filles ou par rapport à la question des violences sexuelles.

Le Croco : Par rapport aux difficultés que traverse la RDC, tant par rapport au respect de la démocratie ou des droits de l’homme, certaines voix s’élèvent pour exiger des sanctions de la part de la communauté internationale, qu’en pensez-vous ?

Toute démarche en interne ou en externe qui pourra aider le pays à recadrer le processus démocratique, à ramener les gouvernants dans la bonne gouvernance, est la bienvenue. Nous sommes dans un monde qui est un grand village. Les communautés belges notamment devraient se sentir concernées par la souffrance des communautés congolaises et agir en conséquence. Si la population belge pouvait interpeller ses dirigeants pour qu’ils prennent le cas du Congo et nous aident à sortir de cette crise, nous ne pourrions que nous en réjouir.