Interview de Danny Singoma (RD Congo)

Danny Singoma est le Directeur Général du CENADEP, Centre National d’Appui au Développement et à la Participation Populaire, ONG congolaise engagée dans la lutte pour la promotion des droits économiques et sociaux des populations urbaines et rurales. Il nous éclaire sur l’évolution de la situation politique, économique, sociale et sécuritaire.

Le Croco : Peux-tu faire le point brièvement sur la situation actuelle en RDC ?

Actuellement, la situation en RDC est marquée par une incertitude politique liée à la non organisation des élections et à la continuité du mandat du chef de l’Etat, qui a été prolongé suite à un accord obtenu le 31er décembre dernier entre les différentes parties en jeu : la Majorité Présidentielle, les partis d’opposition et des délégués de la société civile. Celles-ci se sont accordé, conformément à l’article 70 de la Constitution congolaise, sur le fait que le Président reste en place jusqu’à l’organisation des élections. Ces élections sont normalement prévues pour la fin de l’année 2017 mais la CENI ne pense pas qu’il sera réellement possible d’organiser les élections à ce moment-là. L’accord de la Saint-Sylvestre prévoyait la nomination d’un Premier Ministre issu de la frange de l’opposition appelée « Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement » mais la nomination récente de Bruno Tshibala est loin de faire l’unanimité. Ancien de l’UDPS (principal parti d’opposition dont la figure de proue était feu Etienne Tshisekedi), M. Tshibala avait été exclu du parti suite à sa position sur la restructuration du Rassemblement, d’où les réactions d’une partie de l’opposition qui estime que cette nomination viole la lettre de l’accord. Avec la mort d’Etienne Tshisekedi, le consensus semble difficile à atteindre au sein du Rassemblement. De même, l’opinion publique qui était prête à se mobiliser semble déboussolée par le manque de clarté dans les positions des uns et des autres. Cela fait qu’aujourd’hui, les gens en ont ras le bol, la popularité du chef de l’Etat est au plus bas, son action et celle du gouvernement mis en place depuis le 31 décembre 2016 (en attendant qu’un nouveau soit formé) ne permet pas d’améliorer la situation sociale et économique du pays, que du contraire ! La fragilité de l’opposition donne le champ libre au camp au pouvoir.

Au niveau économique, le taux de change qui était maîtrisé depuis plus de six ans recommence depuis le début de cette année à fluctuer par rapport au dollar (la monnaie congolaise est arrimée au dollar). Avant cela, le taux était fixe : 900 ou 920 francs congolais (FC) pour 1$ mais depuis le début de l’année 2017, nous assistons à une instabilité et une chute vertigineuse du FC, aujourd’hui le FC atteint 1350 ou 1400 FC pour un dollar. Cela n’est pas de nature à calmer la population, d’autant plus que les fonctionnaires touchent leur salaire en FC et ces salaires n’ont pas été calculés sur de nouveaux repères au taux actuel, cela fait qu’aujourd’hui les fonctionnaires et les parlementaires touchent seulement 60 ou 70% de leur salaire réel. Les gens qui s’étaient habitués à utiliser le FC reviennent donc vers le dollar mais tout le monde n’a pas accès au dollar.

Cette situation n’est pas simplement économique, elle est aussi sécuritaire. Nous assistons à un déplacement de l’épicentre des conflits, qui étaient à l’est mais aujourd’hui c’est au centre du pays, au Kasaï, qui était pendant longtemps considéré comme un endroit de paix. Une milice s’est formée, au départ pour une question coutumière de remplacement d’un chef coutumier, mais la question a été mal gérée et aujourd’hui cette milice commet des atrocités sans nom. La réponse du gouvernement est encore moins productive parce que le gouvernement utilise la force mais la riposte est très forte, nous ne savons pas s’il faut passer aux négociations avec ce groupe. Cela s’ajoute à la réalité de l’insécurité au Congo Central et à l’Est du pays dans la région de Beni, au Sud-Kivu, au Tanganyika...

L’autorité de l’Etat semble perdue et bafouée en plusieurs coins du pays. Les politiciens véreux profitent de la situation pour créer des situations ingérables : conflits interethniques, conflits autour des points d’extraction artisanale des matières premières, etc. Et du fait du mécontentement général, le moindre événement peut provoquer des tensions.

Le Croco : Pourquoi un tel retard dans l’organisation des élections alors que le contexte alarmant sur tous les plans exige des mesures fortes ?

Au Congo, l’organisation des élections est de la compétence d’une Commission Electorale Nationale Indépendante instituée selon des accords de 2002 et non celle du gouvernement, ceci pour empêcher les fraudes. Cette Commission a besoin d’un fichier électoral. Celui constitué en 2011 n’était plus à jour et était contesté, il a été supprimé. La CENI a recommencé à enregistrer les potentiels électeurs, mais il y a à peu près 30 millions de personnes à enregistrer. Le problème est également budgétaire. Le budget est colossal pour organiser les élections, environ 1 milliard 200 millions, or le budget du pays ne le permet pas. La communauté internationale émet des réserves, pose ses conditions pour pouvoir financer le processus électoral. Par ailleurs, le Président dans son dernier discours a annoncé sa volonté que les élections restent purement financées par le Congo, sans ingérence étrangère. Allez comprendre !

Le Croco : Comment se positionne la société civile dont le CENADEP fait partie face à un tel imbroglio ? Peut-on encore parler d’UNE société civile ?

Je pense qu’on ne peut pas parler d’une seule société civile, il y en a plusieurs, à moins qu’on ne l’envisage comme un état d’esprit. Car s’il faut parler d’un groupe homogène dont les membres ont la même aspiration et militent tous pour jouer un contre-pouvoir, on ne peut pas dire que ça soit le cas en RDC, où plusieurs tendances au sein de la société civile s’affichent comme composantes à part entière. Aujourd’hui, les 5 ou 6 grandes composantes ne parlent pas d’une seule voix, elles peuvent donc être considérées comme sociétés civiles à part entière. Il n’y a pas une convergence réelle, chacune a sa vision sur la sortie de la crise, les uns pensent qu’il faut être radical et pousser à tout prix le chef de l’Etat vers la sortie, les autres pensent qu’il faut laisser une chance aux négociations et au réalisme, prendre du recul et organiser de manière sereine la population plutôt que de précipiter les choses sans pour autant bien analyser la situation. Le point commun qui existe bel et bien c’est que tout le monde en a assez de la situation sociale et économique du pays et tous ont besoin que cela change. C’est plutôt la méthode préconisée qui diffère selon les groupes.

Le Croco : Peux-tu nous en dire plus sur l’Observatoire de la société civile pour le suivi du dialogue en RDC ?

Il y a de nombreuses tentatives pour essayer de donner à la société civile l’occasion de s’exprimer d’une seule voix. Mais en même temps, il y a beaucoup d’intérêts divergents, des questions de leadership et de visibilité, il y en a qui veulent contrôler un certain mouvement pour la notoriété et la crédibilité par rapport aux bailleurs de fonds. Il y en a aussi qui mènent des débat avec beaucoup de passion, notamment des passions liées aux origines ethniques de tel ou tel dirigeant, ou pour accéder à certains avantages comme celui d’entrer au gouvernement ou être nommé à la tête d’une institution quelconque. L’Observatoire agit dans cet environnement particulier de la société civile congolaise. Son rôle premier a été d’observer, c’est-à-dire analyser la situation régulièrement, de tirer des sonnettes d’alarme et de tenter d’influencer ceux qui sont décisionnaires sur certaines questions, de leur fournir des éléments pour leur analyse et leurs prises de position. Aujourd’hui, l’Observatoire est en train de réfléchir à une mobilisation plus forte sans pour autant enlever son caractère. La masse qui participe aux ateliers de l’Observatoire est une masse citoyenne importante, sur laquelle on pourrait se reposer. Simplement, il y a des grandes organisations de la société civile qu’il faut toucher pour que nos partenaires et nous-mêmes soyons certains de travailler avec une grande brochette d’acteurs. Nous voudrions être en mesure de trouver des points de convergence entre ces différentes composantes de la société civile, bien que cela soit très difficile. La question est donc de savoir comment accorder les voix, en sachant que le temps passe vite. Une fois ces voix rassemblées, L’Observatoire va marquer une autre étape en élaborant des actions, des revendications et des dénonciations plus poussées. Des noyaux de l’Observatoire sont d’ailleurs en train de naître dans quelques provinces.