Le rôle des femmes dans les processus de paix

En septembre 2016, une nouvelle page de l’histoire de la Colombie s’est tournée : le gouvernement du Président Santos et les FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) ont signé un accord de paix qui a mis fin à plus de 50 années de conflit. Mais quelle a été la place des femmes dans la constitution de ces accords ? Marylen Serna, porte-parole du Congrès des Peuples* a assisté aux négociations à la Havane. Elle nous livre ses impressions, craintes et espoirs.

Le Croco : Quelle est la place de la femme dans la société civile colombienne actuelle ?

Les femmes en Colombie sont très actives socialement et professionnellement. Au sein des différents mouvements sociaux, la majorité des membres sont des femmes, mais elles sont malheureusement encore trop associées à des tâches logistiques et d’appui et moins à la prise de décisions. Nous sommes très peu nombreuses à avoir gagné de la place dans les espaces de décisions et de la visibilité. Ceci est dû au fait que les femmes doivent fournir un effort double pour arriver au même poste qu’un homme et qu’elles doivent souvent sacrifier leur vie de famille… Selon moi, l’égalité d’opportunités est un des plus gros défis auxquels on fait face actuellement.

Le Croco : Quel a été le rôle des femmes dans les accords de paix et quelles ont été les principales réussites ?

Au début, il a été moindre. C’était d’ailleurs une des premières critiques qui ont été faites quant aux négociations. Dans une certaine mesure, nous avons gagné de la place dans les processus de négociations, malgré une grande majorité d’hommes autour de la table. Il y a beaucoup de femmes qui ont eu un rôle très important mais qui ne sont pas visibles. Cependant, le fait que les accords comprennent un chapitre sur l’équité des genres, où la violence contre les femmes au sein du conflit armée est reconnue et rendue visible représente une grande réussite. Cette dernière sera également reconnue dans le cadre de la justice transitionnelle. Les femmes devront avoir droit à la justice et à la réparation afin de combattre par là même les problèmes d’impunité. Le rôle de la femme a été influent mais il reste encore un long chemin à faire. Il est important que la pensée des femmes, ces propositions et expériences aident à écrire le destin du pays. C’est dans ce même contexte qu’il faut saluer le rôle des organisations de femmes et des ONG qui n’ont pas seulement été présentes sur place mais ont amené à la table des négociations des propositions concrètes inspirées de tout ce qui a été étudié, investigué, construit durant de longues années. Maintenant, il reste à s’assurer que la participation des femmes reste primordiale à l’heure de l’implémentation de ces accords. Le rôle des organisations mixtes a également été important et il ne faut pas l’oublier.

Le Croco : Le 2 octobre, le peuple colombien a voté non au referendum concernant la première proposition d’accords de paix. L’argument principal de l’opposition a été celui de l’idéologie du genre. Pouvez-vous nous en expliquer davantage ?

Cette campagne a été une des campagnes médiatiques et idéologiques les plus sales et malintentionnées. L’opposition a mis sur la table une valeur très intime : la famille. Elle a utilisé la foi catholique pour biaiser les accords. Selon les associations de femmes, l’idéologie de genre n’existe pas, il faut plutôt approfondir le débat sur l’équité du genre. Malheureusement le non l’a remporté et il y a à nouveau une division entre hommes et femmes dans le nouvel accord. De plus, le nouvel accord comprend les femmes, filles et garçons dans la catégorie « personnes vulnérables » alors que dans l’ancien chacun avait sa place. C’est comme si on considérait que toute personne qui réclame ses droits est une personne vulnérable. Ce changement représente un grand pas en arrière concernant la question de genre dans le nouvel accord. Cependant, si la violence contre les femmes a été reconnue, c’est parce que des femmes ont menés de grandes luttes pour mettre en lumière cette problématique. Le fait qu’elle s’inscrive dans les accords de paix est une grande victoire, car elle ne s’inscrit plus uniquement dans le cadre du conflit armé entre les FARC et le gouvernement mais dans un contexte de guerre plus général. Seront mis en place des mécanismes de mécanismes de réparation, de vérité et de suppression de l’impunité.

Le Croco : Quels sont les changements que tu attends pour l’avenir ?

Parmi les changements les plus importants à obtenir, figure la place des femmes dans la politique. L’accès à la politique est particulièrement difficile ; les femmes doivent sauter plusieurs obstacles pour parvenir à occuper un poste politique. Le système colombien devrait exiger de meilleures garanties en termes d’égalités de conditions pour accéder à ce genre de postes. Beaucoup de femmes se fatiguent en cours de route et abandonnent. Il y a bien évidemment également des postes déjà occupés par des femmes : il y a des sénatrices, des ministres… Mais ces femmes n’assument pas nécessairement un discours en tant que femmes face au modèle de santé, au modèle éducatif, économique, etc. Elles ne défendent pas les femmes en tant que telles, elles ne cherchent pas à représenter leurs intérêts. Nous avons besoin que ces femmes qui ont réussi à accéder à ces espaces s’occupent des problèmes que rencontrent les femmes dans ce contexte de violence et représentent nos droits.

* Le Congrès des peuples est un mouvement social et politique, qui rassemble les différentes initiatives des peuples, régions et/ou territoires colombiens. Il a une grande capacité de mobilisation pour la défense de la vie, des territoires et la construction d’un pouvoir populaire.