Croc’Madame

Yayé Mbayang Touré est Ingénieure en planification économique et en gestion des organisations et chargée de programme au sein de la FONGS, la Fédération des Organisations Non Gouvernementales du Sénégal – Action Paysanne. Mi-octobre, était de passage en Belgique pour un cycle de conférences sur l’économie sociale et solidaire et nous a parlé de ce sujet qui la passionne.

Le Croco : Peux-tu nous rappeler ce qu’est la FONGS, ses actions, son partenariat avec Solidarité Socialiste ?

La FONGS regroupe 31 organisations paysannes sur toute l’étendue du territoire sénégalais. Elle est en partenariat avec Solidarité Socialiste depuis 2008 dans le cadre du soutien aux activités d’économie sociale et solidaire (ESS) de nos membres. Ces activités comprennent notamment des stratégies de sécurisation foncière pour les petites exploitations familiales, un processus d’appui économique aux femmes à travers des activités de transformation de produits locaux et le renforcement de leurs capacités. Par ailleurs, nous avons mis en place des fonds rotatifs pour diversifier les activités économiques que mènent les exploitations familiales et créer des revenus consistants. Nous avons également organisé une série d’ateliers de renforcement des capacités institutionnelles et organisationnelles pour nos ONG membres.

Le Croco : En quoi l’économie sociale et solidaire répond davantage aux besoins du monde rural au Sénégal et comment pourrait-elle devenir une alternative à l’échelle nationale ?

Si l’on remonte aux origines de la FONGS, sa raison d’être était de regrouper des associations pour promouvoir les exploitations familiales. Cela s’est traduit par la création d’unités économiques favorables aux exploitations familiales, des mutuelles d’épargne et de crédit, des coopératives, des banques de céréales, la mise en place d’unités de transformation, la mise en place de périmètres maraichers collectifs pour les femmes, etc. La vision économique de la FONGS repose sur 4 axes : une économie de promotion et non d’exploitation ; une économie profitable qui assure un volume d’activités et des revenus suffisants aux exploitations familiales ; une économie équitable et durable qui préserve les ressources naturelles.

L’économie conventionnelle, capitaliste, met au cœur le profit et les bénéfices sans pour autant prendre en compte les aspects sociaux, environnementaux et culturels. Les différences entre les deux modèles se voient très fort au niveau du monde rural. Un exemple : si une multinationale vient s’implanter, elle achète beaucoup de terres, 500 ou 1000 hectares, fait de la production intensive avec des engrais, ce qui appauvrit le sol, et ceci n’est pas destiné à la consommation locale, c’est destiné à l’exportation. Dans le cas des initiatives d’économie sociale et solidaire, les gains, la production sont destinés en premier lieu à la communauté.

Cette approche constitue une alternative parce que les initiatives sont endogènes, elles viennent des acteurs, des populations à la base qui réfléchissent, donnent des pistes. Notre rôle est de les accompagner pour mettre tout cela en œuvre. Le gain financier n’est pas trop important, ce qui prime c’est le bien-être social, car même si tu n’as pas d’argent, tu as de quoi te nourrir et satisfaire les besoins de ta famille. En cela, c’est plus équitable et plus durable.

Le Croco : Ces initiatives sont donc profitables pour les paysans mais aussi pour l’environnement ? Les organisations paysannes d’économie sociale et solidaire adoptent-elles en général un mode de production plus écologique ?

Oui, il faut toujours penser aux autres, aux générations futures, car la terre et les ressources naturelles ne sont pas élastiques, or la population se multiplie de plus en plus. Si l’on ne préserve pas notre environnement, les générations futures auront d’énormes difficultés pour exploiter la terre, cultiver et se nourrir. La prise en compte de ces enjeux environnementaux est vraiment capitale. Quand la FONGS appuie la mise en place de périmètres maraîchers pour les femmes, nous privilégions absolument l’agriculture biologique ou une agriculture raisonnée. L’agriculture biologique ou agroécologique utilise uniquement de la fumure organique, l’agriculture raisonnée utilise majoritairement de la fumure organique mais également une petite part d’engrais minéral. Les engrais minéraux ne renforcent pas la fertilité du sol mais visent une meilleure croissance tandis que les engrais organiques améliorent la fertilité du sol. Nous travaillons pour que les exploitations familiales aient une production saine, à 80% ou 90% biologique. Pour certaines céréales, le mil et l’arachide, c’est très difficile d’utiliser uniquement les engrais organiques mais nous sommes en train de travailler avec les agriculteurs pour faire une intégration agriculture-élevage car c’est à partir de l’élevage que l’on obtient de la fumure organique.

Le Croco : Quelle place occupent les femmes dans les organisations d’économie sociale et solidaire au Sénégal ? Comment vois-tu le rôle des femmes dans le développement rural ?

Au niveau des organisations, les femmes représentent 53% ; l’exemple des caisses de solidarité dans les villages montre qu’elles représentent 75% des bénéficiaires. Les femmes prennent ainsi du crédit et entament des activités de commercialisation et de transformation. Pour ce qui est de la transformation, toutes les unités sont à la disposition des femmes car, de manière culturelle, la transformation des produits agricoles est une activité presque 100% dévolue aux femmes. Nous les appuyons à se mettre en petits groupes, à développer des unités de transformation et nous organisons des formations en qualité et hygiène. Nous les appuyons aussi pour mettre leurs produits sur le marché, créer des partenariats, améliorer l’apparence visuelle des produits pour les rendre plus attractifs.

Tout ceci permet de renforcer leur leadership économique, car les revenus tirés de ces activités sont réinvestis dans leurs familles et permettent de satisfaire des besoins comme l’alimentation, l’éducation des enfants, l’habillement, etc. Du coup, la femme joue un rôle extrêmement important et épanouissant et cela renforce les relations entre époux et la cohésion sociale. Les femmes sont le pilier de la famille au Sénégal, il faut le reconnaître et le mettre valeur. Mais nous formons aussi les femmes à prendre une place plus visible, à prendre la parole en public, à s’affirmer et se faire reconnaître comme leader. Elles sont en train de devenir incontournables en matière de développement rural !

Le Croco : Comment qualifier l’agriculture familiale et les organisations d’économie sociale et solidaire à côté d’un modèle de production plus intensif, industriel ? Quelles perspectives vois-tu pour l’avenir ?

On pourrait voir un avenir favorable pour les initiatives d’économie sociale et solidaire parce qu’elles sont plus durables et ancrées dans la communauté. Les champs sont communautaires, les unités de transformation sont utilisées par la communauté et les bénéfices reviennent à la communauté, pas à une seule personne. L’agriculture familiale comme système de culture permet au paysan de se nourrir de façon autonome, de satisfaire ses propres besoins au lieu de devoir consommer, avant de mettre le surplus sur le marché. Au Sénégal, 70% de la population est active dans le monde rural, donc si tout un chacun pouvait garantir sa nourriture, 70% de la population serait déjà autonome, ce qui réduirait fortement les importations et rétablirait un équilibre économique pour ce monde rural.

Mais si nous n’avons pas des politiques qui renforcent l’agriculture familiale, ce sera bientôt le désastre ! Toutes nos superficies seront données aux multinationales qui produisent pour les autres et les autres vont produire pour nous, c’est déjà le cas du riz et du lait. Au Sénégal, nous importons pour 50 milliards [de francs CFA] en produits laitiers, or pendant la saison des pluies, les éleveurs sénégalais doivent jeter du lait, parce qu’ils n’ont pas les moyens le conserver, de le sécher, c’est paradoxal. Ce que l’on dépense pour importer, on pourrait l’injecter dans le monde rural en créant des conditions favorables de séchage et de conservation. Cela créerait des emplois en milieu rural et équilibrerait une balance commerciale très déficitaire : au Sénégal les importations sont 50 fois supérieures aux exportations. Ce sont des questionnements qu’il faut porter au niveau politique et stratégique pour que soient mieux pris en compte les besoins de l’agriculture familiale au sens large. Pour moi, les solutions durables passeront par l’agriculture familiale et par ces initiatives d’économie sociale et solidaire.

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