Croc’Madame

Le 2 octobre dernier, à l’occasion du référendum sur les accords de paix négociés entre le Président Santos et la guérilla des FARC (Forces Armées Révolutionnaires de Colombie), à la surprise de bon nombre d’observateurs internes et extérieurs, le peuple Colombien (même si on a constaté un taux d’absentéisme de 66%) a choisi le non. Liliana Vargas, directrice d’ATI (Association de Formation Interdisciplinaire), partenaire de Solidarité Socialiste en Colombie, nous livre ses réactions, ses pensées et ses craintes.

Le Croco : Comment les organisations de la société civile expliquent-elles le résultat du référendum ?

Il y a plusieurs facteurs qui ont influencé ce vote. Certains mouvements sociaux et organisations étaient présents à la Havane, mais le processus de ces accords était peu suivi par l’ensemble de la société colombienne. Il y a eu une absence de pédagogie concernant le sujet, alors que les pourparlers s’étaient intensifiés les mois précédant le vote. Ceci a provoqué une désinformation qui a motivé en grande partie le vote du non et qui a fait pencher la balance vers une décision tellement controversée. Les médias de communication ont également joué un rôle très important en polarisant la société civile entre des tendances divergentes. Par exemple, quelques mois avant le vote, une campagne a été lancée concernant les manuels de convivialité dans les écoles, qui ignorait complètement la perspective de genre. Dans un pays où les femmes ont tellement lutté pour la reconnaissance de leurs droits c’est inacceptable, et nous prouve le retard de la société colombienne dans la reconnaissance des droits des populations exclues telles que les LGTB (lesbiennes, gays, bisexuels et trans).

Le Croco : Quels ont été les arguments principaux des partisans du non ?

Par exemple la problématique de l’impunité des FARC, c’est à dire le fait que la justice ne serait pas assez dure pour punir les crimes qui ont été commis par les FARC par le passé. Un autre argument qui a également été décisif est le fait qu’ils pourraient bénéficier d’un statut politique reconnu et entrer au Parlement. Ce qu’il faut prendre en compte c’est que mise à part la stigmatisation dont ils font l’objet au vu de leurs actions, souvent répréhensibles, ils avaient aussi des motivations politiques. Or, l‘idée est que dorénavant, ils puissent participer aux décisions politiques dans une perspective plus démocratique, en tant qu’opposition, et plus en faisant parler les armes... Enfin, un autre argument avancé est la compensation qui allait être allouée aux guérilleros. En réalité il s’agit d’une compensation économique dont l’objectif est leur réintégration progressive dans la société.

Le Croco : Comment pouvez-vous expliquer la faible participation au référendum ?

Le pourcentage d’absentéisme au référendum, qui s’élève à 66%, attire particulièrement notre attention car il s’agit d’un chiffre très élevé dans l’histoire de notre pays. Dans certaines zones, les groupes paramilitaires qui contrôlent le territoire n’ont pas donné l’autorisation à la population d’aller voter. Par ailleurs, la politique colombienne est une démocratie perverse. Il n’est pas rare que l’on propose des faveurs politiques pour ton vote. D’ailleurs, en période d’élections, il est très commun que les hommes politiques envoient des camions dans certains villages pour conduire la population aux urnes et leurs offrent des petits déjeuners après le vote. Comme dans ce cas-ci, il n’y avait pas d’enjeux pour des candidats susceptibles d’offrir quelque chose, la grande majorité de la population n’a pas été voter. Enfin, les deux autres raisons qui pourraient expliquer la faible participation sont le passage de l’ouragan et le fait que la majorité des bureaux de vote se situaient dans des zones urbaines difficilement accessibles et que les transports coûtent très cher.

Le Croco : Quelle a été la réaction du peuple colombien après le vote ?

C’est un vote qui a énormément surpris, tant les personnes qui ont voté en faveur des accords de paix que celles qui ont voté contre. Tous ceux qui ont voté pour, ont ressenti une profonde déception : « Comment est-ce possible d’en arriver à voter non lors d’un référendum qui cherche à établir la paix en Colombie ? » Nous sommes conscients que l’accord n’est pas parfait, qu’il a ses bémols, mais c’est le début d’un chemin de construction d’une paix stable et durable.
La semaine suivant les élections a été une semaine très difficile, où nous sommes passés par des sentiments de déception, de tristesse et par beaucoup de pessimisme, notamment à cause des réactions très dures au niveau international. Cependant, les mobilisations sociales, l’appui de la communauté internationale entre autres à travers le prix Nobel de la Paix attribué au Président Santos, nous ont aidé à nous remotiver et nous mettre en confiance pour surmonter cette étape. Malgré cela, il y a toute une série de préoccupations concernant certaines problématiques qui avaient été mises sur la table et qu’il serait très dangereux de renégocier. Parmi celles-ci la perspective de genre et la reconnaissance de la violence sexuelle, une grande victoire des mouvements sociaux des femmes, ainsi que les problématiques liées aux accaparements de terres et des victimes de ceux-ci.

Le Croco : Comment envisagez-vous la suite ?

Le processus va avancer, mais à pas plus lents. Nous étions préoccupés par la question du cessez-le-feu bilatéral, mais le gouvernement et les FARC ont publié un communiqué commun stipulant qu’il allait être maintenu et que les pourparlers allaient continuer tout en prenant en compte le nouveau contexte et notamment en écoutant ceux qui ont voté pour le non. Une attention particulière sera donnée aux conditions de sécurité pour la population et à la restitution des armes. Concernant la répétition du référendum, elle est incertaine. Nous sommes en attente…

Le Croco : Une mission d’information internationale débute fin octobre en Colombie, avec des députés européens et belges. Qu’attendez-vous de cette mission ?

C’est particulièrement important que cette mission rende compte de la réalité et des risques du processus de paix et surtout de la problématique de l’accaparement des terres. La délégation visitera notamment des zones sous contrôle paramilitaire. L’objectif est d’aller sur le terrain, de rencontrer parler les communautés concernées, de pouvoir observer la réalité afin de faire connaître une opinion « externe ». Malheureusement ici la vision critique de la gauche est montrée du doigt, bien que la réalité soit là et que nous ne pouvons pas la nier. La mission permettra aux participants de se prononcer à ce sujet mais nous permettra également d’échanger ensemble sur les perspectives d’avenir.

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