Croc’Madame : Alaa El-barqa et les perspectives de la jeunesse palestinienne

Alaa El-barqa est assistante de programmes pour Ma’an Development Center, organisation partenaire de Solidarité Socialiste en Palestine. Elle est aussi une jeune americano-palestinienne de 26 ans, elle nous parle de la situation particulière des jeunes en Palestine.

Le Croco : Alaa, quels sont les principaux problèmes et défis auxquels sont confrontés les jeunes en Palestine ?

Les principaux défis pour les jeunes en Palestine viennent de deux fronts. Le premier est interne et concerne la nation palestinienne et le second, la situation d’occupation israélienne que nous endurons.

En ce qui concerne l’occupation, elle affecte de nombreux aspects de la vie de tous les Palestiniens, en ce compris les jeunes. Ces derniers endurent de nombreuses restrictions, particulièrement en terme de mobilité, qui les empêchent notamment de pouvoir saisir des opportunités d’éducation à l’étranger. Ils ont des difficultés à obtenir des visas et à nouer des collaborations avec des pays qui ne voient pas la Palestine comme un Etat souverain. Au contraire des citoyens israéliens qui ont leur propre aéroport, les jeunes palestiniens doivent passer 3 frontières pour se rendre à l’extérieur du pays : une palestinienne, une israélienne et une jordanienne, ce qui rend très difficile le fait de voyager. L’une de ces frontières, même si on décide de ne pas passer par Israël, est un checkpoint israélien, où les Palestine sont contrôlés, et souvent refoulés. En plus, nous observons que certaines communautés sont systématiquement ciblées par l’armée israélienne, en particulier les jeunes hommes au sein de ces communautés. Cela interfère avec les aspirations de vie de ces jeunes, qui ne ressentent pas de stabilité et de cohérence dans leur avenir : un jour un jeune peut être pris par un programme dans une université, et le lendemain, il peut être arrêté. Mais nous avons aussi des checkpoints un peu partout en Cisjordonie, ce qui complique tout voyage d’un point à un autre. Certaines routes ont été réquisitionnées par Israël pour l’utilisation particulière des colons. Ce qui signifie qu’un trajet qui devrait prendre 30 minutes, prend pour un Palestinien 2 à 3 h parce qu’il doit emprunter d’autres routes, ce qui affecte évidemment leur motivation à aller au travail, ou à l’école. Mais ceci n’est qu’un des aspects de l’impact de l’occupation sur la vie des Palestiniens.

D’un autre côté, nous avons aussi le problème des opportunités "internes" en Palestine. À commencer par la première étape, le système éducatif, qui ressemble plus à un système bancaire [1], dans lequel il y a très peu d’opportunité d’expériences pratiques. Il en résulte que sur le marché de l’emploi, de nombreux jeunes sont diplômés sans les compétences nécessaires. Étant donné qu’il y a une forte présence d’organisations internationales en Palestine, il est important de savoir parler anglais ou d’autres langues, ce qui est pourtant est difficile à trouver en Palestine. Ainsi, on observe souvent que des jeunes étrangers viennent faire des stages en Palestine et prennent les opportunités d’emploi à de jeunes palestiniens, et ce, alors qu’on observe déjà un cruel déficit de possibilité d’emploi en général. C’est donc en partie la faute du système éducatif et du système privé qui n’investissent pas suffisamment dans ces jeunes pour qu’ils deviennent compétents et leaders dans leur organisations et entreprises plutôt que de dépendre de consultances privées d’internationaux.
Ceci est un petit élément, mais il contribue à la situation générale des jeunes sans emplois en Palestine. Nous avons un très haut niveau de jeunes diplômés, mais quand on regarde les personnes employées, il y a un très faible pourcentage de jeunes parmi eux. Cela vient du problème de formation de jeunes leaders, en plus de la tendance des personnes plus âgées à s’accrocher à leurs postes sans donner d’opportunités aux jeunes. Par exemple, quand on regarde le Haut conseil de la jeunesse et des sports, ou même dans des organisations de jeunes, y compris dans les zones où est implanté le projet soutenu par Solidarité Socialiste, on ne retrouve pas de jeunes dans les rôles clés de décision, et parfois, ils ne sont même pas écoutés. On ne prend pas au sérieux le rôle des jeunes dans la société, et cela les affecte dans leur vie quotidienne et leur motivation. Les jeunes ont le sentiment que même si ils s’investissent dans leurs études, et dépensent pour cela beaucoup d’argent, ils n’auront pas de boulot, et qu’ils seront sur liste d’attente parce qu’il n’y a pas d’opportunités. Et cela n’est qu’un petit éclairage sur les nombreux problèmes auxquels ils sont confrontés.

Le Croco : Solidarité Socialiste et ses deux organisations partenaires en Palestine Ma’an Development Center et le Popular Art Center, viennent de jeter les bases d’un programme de 5 ans. Comment comptent t’ils appuyer les jeunes à travers ce Programme ?

Je crois que les jeunes en Palestine ont besoin que l’on croie en leur rôle au sein de la société. A travers ce type de programme, on facilite les liens entre les jeunes et les principaux acteurs décisionnels, que ce soit au niveau local ou gouvernemental. Cela permet aux jeunes de faire du plaidoyer pour défendre leurs droits. Malheureusement, dans les programmes de développement, les activités sont souvent programmées et les jeunes sont justes participants. Mais dans ce programme-ci, on donne aux jeunes la responsabilité d’être véritablement actifs et engagés dans leurs propres décisions, plans et leurs aspirations pour le futur. Ils deviennent de véritables leaders au sein de leur communauté. On ne leur donne pas seulement des opportunités, mais on les conscientise au début et ensuite on les appuie pour qu’ils puissent réclamer eux-mêmes leurs droits. Parce que si ça vient des jeunes eux-mêmes, ce sera plus durable.

Le Croco : Ce programme peut-il agir sur le sentiment d’unité entre Palestiniens ?

Oui, en Palestine, à cause de l’occupation, et du manque de mobilité et d’accès, on retrouve des cultures assez différentes selon les lieux et parfois, cela conduit à des différends entre, par exemple, jeunes des villages et des villes, qu’ils viennent de Cisjordanie, de Jérusalem Est, de la vallée du Jourdain ou de Gaza. Pour être capables de revendiquer leurs droits et dépasser leurs problèmes, les jeunes doivent d’abord se réunir, mais à cause des restrictions cela n’est pas toujours possible. Ce type de programme peut faciliter les liens entre les jeunes de Cisjordanie et de Gaza, et leur permet de trouver des causes communes, de ressentir une unité entre eux, ce qui leur permettra d’adresser leurs revendications aux décideurs.

Dans ma vision du futur, les jeunes seraient réunis au sein d’un véritable mouvement en étant convaincus de leur rôle, de leurs responsabilités et surtout conscients de leurs besoins et de leurs droits. Ils seraient capables de les défendre et de se battre pour eux, ensemble, en un front uni. Ils réaliseraient leurs rêves et leurs aspirations. Mais pour cela ils ont besoin de soutien, en particulier dans les communautés qui sont touchées par les défis liés au contexte politique interne, à la séparation, au manque d’unité, cela en plus de l’occupation.

[1 ] : Le concept d’éducation « bancaire » a été développé par Paulo Freire. Il présente la pédagogie des oppresseurs comme une "conception bancaire" de l’éducation : d’un côté, l’éducateur qui détient le savoir la vérité, et de l’autre l’éduqué qui les reçoit. Cette conception on ne peut plus classique de l’éducation est oppressive dans la mesure où l’éduqué est considéré comme un récipient vide qu’il faut remplir sans jamais lui donner les moyens d’une compréhension critique du monde.