Croc Madame : Gabrielle Pereau

Gabrielle Pereau est avocate chargée du département genre et droits humains au CENADEP, organisation partenaire de Solidarité Socialiste en République Démocratique du Congo. Elle est aussi membre du comité de la société civile sur la révision du code minier et sur le vote du code des hydrocarbures.

Le Croco : En RDC, à quelles problématiques les femmes sont-elles confrontées concernant l’accès à la terre ?

Sur le plan de la législation congolaise, les femmes, autant que les hommes, ont droit à la terre. Mais la problématique se pose au niveau de la coutume : dans plusieurs coutumes congolaises, les femmes n’ont pas droit à la terre. Elles travaillent la terre pour l’agriculture mais n’en sont pas propriétaire. C’est le cas principalement dans les milieux ruraux. Dans les milieux urbains, les femmes accèdent à la terre si elles sont mariées civilement par la succession ou par l’acquisition, si elles achètent un terrain ; elles peuvent être propriétaires autant que les hommes. Dans le secteur minier, la difficulté pour les femmes est d’accéder à la propriété d’un puit ou d’un carré minier. Sur le plan législatif, la loi est claire, « tout congolais a droit ». Mais dans la perception culturelle traditionnelle, on admet difficilement l’accès des femmes à certains sites miniers. Soit disant, la présence des femmes pourrait nuire à la production des minerais parce qu’elles porteraient malchance selon les superstitions traditionnelles. La présence des femmes est donc soit consécutive à la présence de leurs maris, soit parce qu’elles exercent la prostitution, soit parce qu’elles ne sont là que pour vendre ou faire le petit commerce pour alimenter les hommes qui exploitent le minerais ; enfin certaines nettoient et trient les débris des minerais pour les vendre.

Le Croco : Et vous souhaitez introduire une révision du Code minier ?

Dans la révision du Code minier, la question des femmes n’est pas traitée de manière spécifique, elles sont inclues dans la formulation « tout congolais a droit ». Le secteur minier artisanal n’est pas formalisé en RDC. La législation dit que l’artisanat minier est permis, mais sa formalisation même n’est pas reprise dans le Code. Généralement les femmes subissent le poids culturel, le poids du milieu. Notre combat, en tant que société civile, est que dans une formalisation, on explicite clairement le rôle que les femmes devraient jouer, autant que les hommes dans ce secteur. D’autre part, l’accès aux sites ou aux puits miniers nécessite un certain pouvoir économique que les femmes n’ont pas, ce qui fait qu’elles n’ont pas une position de production mais un rôle de second plan (ramassage, triage, …).

Le Croco : Dans le cadre de la récente mission d’information organisée par Solidarité Socialiste avec des représentants de l’Action Commune Socialiste, vous venez de participer à une réunion à laquelle étaient présent des parlementaires belges (Stéphane Crusnière et Gwenaëlle Grovonius [1]). Qu’attendez-vous de cette réunion ?

Lorsqu’on aborde la question des minerais, on évoque forcément la problématique des compagnies minières qui sont implantées ici en RDCongo, et le rôle social que ces compagnies sont en train de jouer. L’intérêt des communautés locales, y compris des femmes, n’est pas pris en compte. Parce qu’il y a de plus en plus d’exploitation des minerais par des entreprises multinationales européennes, la pauvreté est de plus en plus évidente et les conditions des femmes sont plus que déplorables. Et malgré les voix de la société civile qui s’élèvent, nous avons le sentiment qu’elles ne sont pas entendues parce qu’il y a conflit d’intérêt. Les décideurs politiques nationaux font partie de cette chaine alors que ce sont eux qui devraient changer les choses, et pourtant ils ne semblent pas nous écouter. Il y a des mécanismes évidents qui ne sont pas mis en place qui pourraient pourtant soutenir ce secteur dans lequel les femmes sont les plus malmenées, maltraitées, victimes.

Lors de notre rencontre, nous avons dit aux parlementaires belges que la meilleure façon de relayer l’effort qui est fourni au niveau congolais est de pouvoir exercer une pression sur les entreprises multinationales, mais aussi sur nos politiques. Et si, au niveau de la Belgique, il pouvait déjà y avoir des pressions dans ce sens-là, je pense que cela pourrait être le début du changement tant souhaité et pour lequel nous travaillons chaque jour.

Nous avons harmonisé les vues avec les parlementaires et nous nous sommes rendu compte que nous ne sommes pas seuls à combattre. Même au bout du monde, des personnes mènent le même combat que nous et nous sommes heureux d’échanger directement avec les parlementaires belges qui sont ici et qui peuvent rapporter les réalités qu’ils ont vécues ou vues ici au Congo auprès de leurs collègues en Belgique.

Le Croco : Est-ce que pour vous, il est important de pouvoir directement échanger avec des parlementaires étrangers, ou pourriez-vous arriver au même résultat en communicant à distance ?

Non, je pense que c’est important de pouvoir s’enquérir de la réalité sur place. Généralement, quand on parle de la RDC à l’extérieur, les gens ont une vue assez éparpillée. Pour moi, être sur place, palper le contexte et parler de la réalité avec les personnes qui mènent les mêmes combats, aura un impact positif pour nos communautés qui ne cessent de souffrir.


Une interview réalisée pour le Croco par Laurent Noben et Julien Dereymaeker


[1] Stephane Crusnière, député fédéral PS, président de la section de l’Union interparlementaire Belgique-RDC et Vice-président de la section Belgique Burundi. Gwenaëlle Grovonius est députée fédérale PS, Présidente de la section Belgique-Palestine de l’Union Interparlementaire. Ils sont tous deux auteurs, avec Mr Philippe Blanchart, de la proposition de résolution relative à la mise en place d’un système obligatoire de traçabilité des "minerais des conflits" à l’échelle européenne du 13 mai 2015.