Croc’Monsieur : CHARLEMAGNE OUEDRAOGO

Au Burkina Faso, l’avortement n’est autorisé́ que pour sauver la vie et protéger la santé de la femme enceinte, et dans les cas de viol, d’inceste ou de graves malformations fœtales. Par conséquent, la grande majorité́ des femmes qui mettent fin à̀ leur grossesse le font dans le secret, par peur des poursuites, et pour éviter la stigmatisation sociale qui entoure la pratique. C’est pourquoi la plupart des avortements clandestins se produisent dans des conditions à risque, qui mettent en danger la santé des femmes, et parfois leur vie.

Charlemagne Ouedraogo est médecin et Maître de conférences à l’université de Ouagadougou, gynécologue obstétricien de formation, il est Chef de Service de planification familiale du Département de gynécologie et d’obstétrique de l’Hôpital Universitaire Yalgado.

Le Croco : Quelle est votre vision de la planification familiale ?
C.O. : Pour moi, la bonne planification familiale c’est celle qui correspond aux couples qui décident de choisir librement le nombre d’enfants qu’ils désirent et de les espacer en tenant compte de connaissances scientifiques pour préserver la santé de la mère, la santé des enfants et le bien-être du couple. C’est ça la bonne planification familiale.

Le Croco : Vous travaillez donc principalement avec des couples ?
C.O.  : Malheureusement, ici au Burkina Faso, sur ces questions, nous travaillons plutôt avec les femmes qu’avec les couples. On a souvent l’écho du mari par la femme mais très souvent il est difficile, pour diverses raisons, d’avoir les deux en même temps en consultation. Toutefois, à chaque fois que l’occasion se présente, nous encourageons les femmes à venir avec leur mari pour recevoir l’ensemble des informations nécessaires avant de faire un choix éclairé de la méthode qui semble leur convenir. Ce qui est assez contradictoire car au sein du couple, il est évident que c’est le mari qui prend les décisions. Le choix n’appartient pas à la femme.

Le Croco : Du coup, si la femme vient seule en consultation, est-ce que c’est facile pour elle, après, de mettre en pratique ce qu’elle a reçu comme informations ?
C.O.  : C’est vrai que beaucoup de femmes viennent prendre la contraception à l’insu de leur mari parce qu’il n y a pas eu de consensus intraconjugal sur la méthode de planification familiale, et donc la femme vient seule pour demander une méthode de planification. Nous leur fournissons toutefois les moyens de contraception qu’elles désirent afin d’être à l’abri d’une nouvelle grossesse pour pouvoir s’occuper des nouveaux nés, des enfants en très bas âge et aussi préserver sa santé. Mais parfois cela échoue…

Le Croco : Et quels sont les moyens de contraception dont vous faites le plus la promotion ?
C.O. : La promotion des méthodes modernes : contraception orale, la contraception injectable, la contraception mécanique par dispositifs intra-utérin. C’est essentiellement ces méthodes-là qui sont promues au niveau de l’unité de planification familiale et dans les autres centres de planification familiale d’ailleurs. En matière de planification familiale, c’est là où la femme est reine, elle doit choisir sa méthode. Donc nous avons l’obligation d’expliquer toutes les méthodes qui existent avec leurs avantages et leurs inconvénients et nous laissons la liberté à la femme de faire un choix éclairé après avoir reçu ces informations.

Le Croco : Est-ce que les méthodes contraceptives sont accessibles à toutes les femmes ?
C.O. : Absolument, la plaquette de pilules fait 100 FCFA par mois, dans l’année ça fait donc 1200 FCFA, c’est-à-dire moins de 2 euros toute l’année. Pour être protégée et être à l’abri d’une grossesse non désirée, c’est moins de 2 euros l’année. Le dispositif intra-utérin, il est à 1000 francs pour dix ans. Les méthodes de contraception sont à un coût abordable mais moi je fais partie de ceux qui font le plaidoyer pour qu’on lève même le franc symbolique en matière de méthodes de contraception. Nous avons différentes politiques de subvention au niveau de la santé et de la reproduction développées par le gouvernement. Pour les accouchements, on tend vers la gratuité. Ensuite, il existe une subvention pour les soins anténataux, c’est-à-dire les consultations prénatales. Enfin, il existe une subvention pour les méthodes contraceptives. Donc tous les coûts dont je vous parle, ce sont des coûts hautement subventionnés mais nous pensons que pour encore aller de l’avant et lever toutes les barrières aussi minimes soient-elles de l’accès aux méthodes contraceptives, il faut rendre ça gratuit. Je pense que ça va permettre de faire disparaître les faux frais qui accompagnent souvent ces coûts subventionnés et qui peuvent constituer une barrière d’accès à ces méthodes-là pour certaines femmes.

Le Croco : Quel est le taux de prévalence pour les moyens de contraception ?
C.O.  : 15 % de taux de prévalence, nous avons encore du pain sur la planche…

Le Croco : Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les conditions légales de l’avortement. Est-ce que ça se pratique ?
CO.  : La loi sur la santé de la reproduction a rendu l’accès à l’avortement de façon restrictive, en plus il y a un certain nombre de conditions : les femmes qui sont victimes de viol, d’inceste, de certaines malformations. C’est déjà un pas, même si on n’est pas arrivé là où on le souhaitait. C’est déjà quelque chose qui ouvre la voie parce qu’avant il n’y avait pas ça, avant tout était strictement interdit et ça posait des problèmes. Donc aujourd’hui, dans la cadre de cette restriction-là, on arrive à réaliser des interruptions de grossesse dans le respect de ces dispositions légales. Maintenant, pour ce qui concerne l’interruption volontaire, c’est toujours interdit, ça se fait de façon clandestine avec des complications souvent mortelles et que nous enregistrons dans nos structures hospitalières, il y a toujours des débats (oui, non, faut-il légaliser ?), ce n’est pas un problème qui est propre au Burkina, cela concerne toute l’Afrique (pas plus de 4 pays ont légalisé l’avortement sur le Continent africain). Les droits des femmes et les droits humains en général sont un chantier pour toute l’Afrique. Au Burkina, le débat n’est pas posé, c’est quelquefois dans le cadre de projets, de recherches ou d’études réalisées par certains chercheurs qu’on nous pose la question, mais le débat sur le plan national n’a jamais été posé.

Le Croco : Or, dans les faits, il y a environ 100,000 avortements clandestins par an au Burkina.
C.O.  : C’est connu ! L’avortement tue, l’avortement clandestin est cité parmi les causes de mortalité maternelle, ça c’est indéniable, on le sait, personne ne dira non. Mais que faut-il faire ? Ce sont des débats qui doivent être transversaux, mais qui va mettre ce point sur la table ? Certainement pas le gouvernement ! J’ai toujours voulu poser la question, qu’est-ce que l’Etat ferait en cas d’échec de la contraception ? La loi dit que l’Etat est garant de la santé des populations, l’Etat organise l’offre de service en matière de contraception, mais quand ça échoue, c’est-à-dire en cas d’une grossesse non désirée, qu’est-ce que l’Etat fait ? C’est un problème, je ne sais pas quand ça sera réglé. On est fortement influencés par la religion, qu’elle soit musulmane, chrétienne ou coutumière. Ce qui fait que lorsque vous poserez ce débat, vous aurez toutes les communautés qui vous diront « Attention ! Non, non et non ! ». Ils sont même représentés au niveau de l’Assemblée Nationale. Ce sont des sujets voués à l’échec. Pour que ce genre de choses passe, il faut qu’il y ait un lobby international, à l’image de la Banque Mondiale ou du FMI. Qu’on vous conditionne un certain nombre de financements ou d’existences, même économiques au respect des droits humains et de la santé maternelle et infantile. Mais c’est comme la question de l’homosexualité, tant qu’il n’y a pas une pression internationale, le dossier n’évoluera jamais. Les résistances et conservatismes sont trop forts. Pour ma part, je suis catholique, je n’ai jamais fait d’avortement, et je n’en ferai pas. Mais en termes de plaidoyer, je suis pour la légalisation, parce que je ne dois pas imposer ma religion à quelqu’un. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Il faut offrir la possibilité, ceux qui croient ne prendront pas ce chemin, les autres seront libres de le prendre ou pas. Je rappelle que le Burkina Faso est un Etat laïc.

Le Croco : Mais y-a-t-il des médecins qui pratique l’avortement dans les fameux cas qui sont autorisés par la loi ou pas ?
C.O. : Oui Ce qui est réglé par la loi est respecté sans problème.

Le Croco : Le problème c’est que les femmes ne sont pas au courant ?
C.O. : Absolument. Vous pouvez poser la question, à des médecins, la plupart ne sont pas au courant, je vous assure. Alors, la population en général, n’en parle pas… D’où l’importance des campagnes de sensibilisation menée par les ONG comme ASMADE (organisation partenaire de Solidarité Socialiste au Burkina Faso). Afin de ne pas devoir en arriver là. Pour moi, la solution pour contrer les avortements clandestins, c’est la planification familiale et la liberté de choisir de concevoir ou pas.


Une interview réalisée par Géraldine Georges pour Solidarité Socialiste