Croc’Monsieur : Augustin Cihyoka

Deux ans après la réalisation du webdocumentaire « Entre violence et espoir – Femmes du Kivu », abordant la dure thématique des femmes victimes de violences sexuelles perpétrées par les forces armées à l’Est du Congo et mères d’enfants nés de viols, nous avons demandé à Augustin CIHYOKA quelle est l’évolution de la situation sur place. Augustin CIHYOKA est responsable du programme d’appui à la structuration pour l’ONG DIOBASS en RDC, partenaire de Solidarité Socialiste.

Le Croco : Augustin, pouvez-vous nous présenter le travail mené par l’organisation DIOBASS ?

A.C. : Le contexte social et économique actuel de la région est très fragile, surtout à l’issue des événements qu’a connus le Congo, et notamment le problème des violences sexuelles. Tout cela a fragilisé le tissu social et il a fallu le reconstituer. Notre méthode a été l’accompagnement via l’autoproduction. Nous avons aidé les communautés à retrouver des semences et informer les jeunes des activités agricoles et des initiatives d’économie sociale et solidaire. Tout cela se passe sur un territoire vaste, car la province du Kivu est très étendue (mais nous travaillons aussi sur les territoires de Kabare, Walungu et Fizi.) Chaque fois, c’est un travail à réaliser avec les comités locaux de développement, qui sont des espaces d’échange, de socialisation et de démocratie mais également de dialogue avec les autorités locales. Au centre de ce dialogue, il y a les questions des violences, des économies locales, de l’agriculture familiale et de la gouvernance. Ces questions sont au centre de nos préoccupations. Mais la question fondamentale est la réduction de la marginalisation subie par les femmes. Nos coutumes locales ne sont pas toujours très positives pour la population, et surtout pour les femmes. Par exemple, généralement, une femme ne peut pas être cheffe, ne peut pas présider une grande assemblée ni représenter toute une communauté dans une délégation qui plaide une cause à l’extérieur. Pourtant, les femmes constituent un pilier fondamental au niveau économique, agricole et éducationnel.

Le Croco : Quel a été le chemin parcouru pour appuyer les femmes victimes de viol dans la région du Kivu ?

A.C. : Les comités locaux de développement ont eu le courage de remettre au centre des préoccupations l’intégration des femmes dans toutes les sphères de décisions des instances d’échanges, à tel point que ces différents groupes que nous appelons " comités locaux de développement" ont essayé de produire un modèle pour la communauté en essayant chaque fois d’avoir un président homme et une vice-présidente femme ou une présidente femme avec un vice-président homme. Tout cela est inscrit dans leur règlement d’ordre intérieur afin d’encourager les femmes à pouvoir jouer ce rôle. Dans certains endroits, la question d’analphabétisme s’est posée. Les femmes ne sont pas suffisamment formées pour pouvoir s’imposer. Mais à Beni par exemple, un groupe des femmes a décidé d’engager un travail d’alphabétisation pour qu’au bout de 6 mois, les femmes qui ne pouvaient pas être élues, puissent entrer en compétition avec les hommes. Cette compétition est organisée en étapes : les femmes s’élisent d’abord entre elles, la personne jugée la plus capable est rapidement cooptée par toute l’assemblée. Dé-marginalisation des femmes par l’élection préalable par d’autres femmes. Lorsque les femmes sont déjà compétitives, elles ne peuvent se présenter, non plus pour être élues uniquement par leurs consœurs mais par tout le monde. On a eu des cas comme à Kamanyola, où sur deux mandats, ce sont des femmes qui ont gagné. Désormais, on est arrivé à un niveau où les femmes et les hommes peuvent rentrer en réelle compétition. C’est très valorisant pour les femmes, car ce n’est plus un arrangement à l’amiable pour leur donner de la place mais une compétition qui se trouve être un bon modèle. Parmi ces femmes, il y en a un nombre important qui ont été victimes de violences sexuelles. Lors des rencontres des groupes, les questions de violences sexuelles sont traitées mais on leur apporte également un accompagnement pour qu’elles aient du travail et qu’elles soient conseillées dans les activités des champs, qu’elles puissent accéder aux semences, qu’elles puissent se valoriser par les pratiques de recherche-action. Une attention particulière est également portée sur ces femmes en termes de possibilité de s’exprimer par leur activité, en montrant ce qu’elles savent faire et en s’exposant devant les autres, lors d’une journée champêtre par exemple, afin de pouvoir sortir de la frustration du traumatisme. Grâce à cela, elles peuvent se regarder autrement, au travers des activités qu’elles réalisent elles-mêmes. Les valoriser à travers le savoir-faire qu’elles ont acquis dans le groupe et qu’elles peuvent partager avec les autres est un véritable outil de revalorisation. Enfin, elles peuvent devenir des porte-parole du groupe.

Le Croco : La situation dans la région a-t-elle évolué ces deux dernières années quant à l’utilisation du viol comme arme de guerre ?

A.C. : Dans la région, la situation des viols s’est quelque peu stabilisée. Avant, il y avait une femme violée toutes les heures au Kivu, aujourd’hui la fréquence a baissé : une femme par mois. Mais une nouvelle forme de violence autour des enfants a vu le jour et porte surtout sur les jeunes filles. Dans la localité de Kavumu, à 30 km de Bukavu, c’est justement le rapt des filles qui pose problème. On les attrape et on les amène en brousse et on prélève leurs organes reproducteurs. C’est un système mystérieux qu’on ne comprend pas vraiment. Beaucoup de ces jeunes filles ont d’ailleurs été envoyées chez le Docteur Mukwege pour tenter de les réparer ou de les sauver. On soupçonne qu’il existe une sorte de business lié aux organes ou qu’il s’agisse de pratiques liées au fétichisme. Les autorités essayent de rassurer et la société civile de rechercher les criminels. Il y a des craintes que ces pratiques s’étendent dans tout le pays. Le comité local se mobilise pour une attitude plus ferme de la police sur ces nouvelles pratiques de violences. Cela compromet l’avenir de ces jeunes filles en termes de reproduction mais aussi de santé communautaire. Tout cela a également des conséquences sur la production agricole. La jeune fille aide la famille à récolter et à puiser l’eau ou même à garder les enfants. La mère de famille doit maintenant amener ses enfants au champ, car ils ne peuvent plus rester à la maison et cela crée une inquiétude et des conséquences néfastes sur la production agricole. Tout récemment, un monsieur a été arrêté et quelques jours après il a fui avec la complicité de la police. Il y a un problème d’impunité qui est grave et qui empêche l’éradication complète du problème. C’est au niveau du gouvernement qu’on attend l’application de la loi, car cette loi existe bel et bien et elle doit punir les violences sexuelles. Pourtant, on constate un relâchement au niveau des institutions de sécurisation notamment de la police du fait que les agents sont mal payés et sont donc monnayables et corruptibles. Tout cela a un impact négatif sur la vie sociale et l’économie.