Croc’Messieurs

Luiz Alberto Soares Loureiro est activiste du réseau Alerte au Désert Vert (un réseau de résistance contre les plantations d’eucalyptus. Le réseau s’est constitué à partir de la lutte concrète des communautés qui subissent les impacts des plantations, auxquelles sont venus se joindre de nombreux citoyens, institutions, mouvements sociaux, organisations pastorales et églises). Il est également cadre technique chez FASE, une ONG Brésilienne, partenaire de Solidarité Socialiste. Il est en charge du suivi des populations indigènes, quilombolas, pêcheurs, ribeirinhos, victimes des grands projets de développement agraire mis en place dans l’état de Bahia.

Joaquim Artur Duarte Branco est un travailleur analyste chimique de FÍBRIA, ancienne ARACRUZ CELULOSE, depuis bientôt 38 ans et dirigeant syndical au SINTICEL (Syndicat des entreprises de papier, cellulose et des industries chimiques de l’Etat d’Espírito Santo) depuis 1987. Il est également activiste du réseau Deserto Verde.

Le Croco les a rencontrés fin novembre, ils évoquent la catastrophe de Mariana, petite ville de l’Etat du Minas Gerais, dans le sud-est du Brésil, après que deux barrages de la ville aient cédé le 5 novembre dernier, provoquant une avalanche de boue faisant au moins sept morts et 12 disparus. Aujourd’hui deux autres barrages menacent de rompre. Encore une fois, l’entreprise minière Samarco, détenue par le groupe minier brésilien Vale et l’anglo-australien BHP Billiton, est en cause. Après avoir nié, l’entreprise a reconnu le danger potentiel. En cas de fortes pluies, les infrastructures pourraient céder. Il y a quelques jours encore, le groupe qualifiait de « rumeurs », ces informations, rapporte mercredi La Folha de Sao Paulo.


Le Croco : Quel est l’ampleur du problème, pour quelles conséquences environnementales et sociales ?
Luiz Alberto Soares Loureiro : Samarco est une compagnie minière détenue par le groupe minier brésilien Vale et l’Anglo-Australien BHP Billiton. Ils ont une mine à Minas Gerais proche de la ville de Mariana. Ils possèdent trois dépôts de résidus toxiques contenus dans des réservoirs. Un de ces réservoirs a éclaté et tous les résidus toxiques se sont déversés dans le Rio Doce (rivière de 900 km de longueur dont 600 km ont été abimés). Les biologistes disent que la rivière est morte pour les quarante prochaines années.

La rivière a atteint la mer quelques semaines après et c’est toute la vie marine qui a été touchée. On est face à un drame écologique incalculable qui comporte aussi de nombreuses conséquences sociales : entre 800 000 et 1 million de personnes ont directement été touchées et des villes de 200 à 300 milles personnes n’ont plus d’eau potable, d’eau pour arroser leur plantation ou pour se laver.

L’entreprise n’est pas responsabilisée, ni par l’Etat brésilien ni par la presse. Pourtant c’est le plus gros désastre environnemental que le Brésil a subi dans son histoire. On peut observer un grand mouvement de solidarité envers l’entreprise Samarco, car celle-ci génère beaucoup d’emplois (et ce, même si elle a détruit la vie d’un million de personnes.. !).

Le Croco : Quelle est la réaction de la société civile au Brésil. Y a-t-il des voix qui s’élèvent contre Samarco ?
Luiz Alberto Soares Loureiro : Il y a une partie de la société civile (étudiants, professeurs d’université et activistes environnementaux) qui a osé élever la voix. La société brésilienne n’est pas une société qui discute des problèmes en profondeur, car la plupart du temps elle ne discute que de ce qui se trouve dans l’agenda élaboré par la presse. La presse ne parle que de la défense des emplois de Samarco et non du drame écologique et social. On essaye de faire taire les voix qui s’élèvent contre le groupe Samarco et l’État. Le financement des campagnes politiques n’est pas public comme c’est le cas en Belgique. Les entreprises ont donné de l’argent et ont mis en place une Commission parlementaire pour enquêter sur la catastrophe. Il est important de savoir que tous les parlementaires de la Commission ont vu leur campagne politique financée par le groupe Samarco. Du coup, il n’y a pas d’espoir que la Commission de recherche et d’enquête clôture le dossier avec une condamnation de l’entreprise.

Joaquim Artur Duarte Branco : Personnellement, j’ai peur que cette catastrophe tombe dans l’oubli. L’accident aurait dû être dans l’agenda de la presse, mais la catastrophe a eu lieu le même jour que les attentats de Paris. Ce sont les attentats qui ont fait la une et pour la catastrophe de Samarco on a parlé d’ « accident », ou de « catastrophe naturelle » en passant outre la véritable responsabilité de l’entreprise dans ce drame environnemental.

La tragédie est que la rivière ne sera plus jamais celle qu’elle a été, car la contamination par les métaux lourds et les produits chimiques sera présente pendant une centaine d’années et ces déchets ne seront pas éliminés pendant toute cette période. Il est important de souligner que la présidente du pays devrait éditer une mesure provisoire ou d‘urgence afin d’étatiser l’entreprise. L’argent ainsi récolté devrait rembourser les pertes des communautés environnantes. L’argent pourrait être réinjecté dans l’éducation et la santé au Brésil. Ce n’est que comme ça que le peuple verrait un peu d’espoir et que cette catastrophe ne reste pas impunie comme c’est souvent le cas au Brésil. L’impact environnemental est directement visible et l’avenir des peuples vivant aux alentours est problématique. Comment vont-ils faire, car ils utilisent cette eau quotidiennement et en dépendent réellement. Mais le fleuve se jette ensuite dans la mer et son estuaire est un lieu important, car c’est là que les baleines jubartes viennent se reproduire. C’est dès lors très problématique de savoir que tous ces métaux vont atteindre la mer et toucher ces baleines. Il y a déjà des poissons morts sur les plages selon plusieurs sources. Il est encore difficile de connaitre l’ampleur du problème et le coût écologique total réel. Enfin, cette tragédie peut encore prendre une autre dimension car il y a encore deux énormes réservoirs qui risquent également de se rompre. Si cela se produit, la situation sera pire que tout ce qu’on peut imaginer.