Brahim Benhaddou – directeur du SESO/SETM

Brahim Benhaddou est directeur du SESO (Service Social de Solidarité Socialiste), organisation sœur de Solidarité Socialiste travaillant pour sa part dans le secteur de l’accueil des demandeurs d’asile, des réfugiés et des migrants (http://www.sesoweb.org/). L’origine du SESO remonte à 1936 lorsque l’Entraide Internationale Socialiste décide d’accueillir des réfugiés, veuves et orphelins de la guerre d’Espagne. Par la suite des réfugiés politiques de différentes origines, en fonction de l’actualité internationale, trouveront accueil au SESO : en 56 des Hongrois, en 1969 des Tchécoslovaques, en 1973 des réfugiés chiliens, vietnamiens, des Boat People, et bien d’autres. Dans le contexte actuel de la crise de l’accueil des réfugiés syriens, irakiens, kurdes, notamment, l’organisation, aux côtés d’autres acteurs associatifs concernés et d’initiatives citoyennes doit mettre les bouchées doubles !

Le Croco : Quelle est la situation actuelle du secteur associatif travaillant dans le secteur de l’accueil des réfugiés et demandeurs d’asile en Belgique ?

Brahim Benhaddou : Cet été, une crise de l’accueil a clairement démarré. Dans la politique du gouvernement, il était prévu d’avoir un certain nombre de places en réserve, et de les distribuer uniquement en cas de vague importante de personnes arrivant en Belgique. Or, personne n’avait prévu que ce flux allait être aussi important. Les places ont donc tout de suite été prises d’assaut, mais elles n’ont pas été suffisantes pour absorber l’afflux de personnes. Aujourd’hui, nous traversons une réelle crise de l’accueil. Il faut des places mais il n’y en a pas suffisamment, et il faut donc en créer.
_ Le Croco : Concrètement, quelle est la capacité d’accueil de votre association ?

Brahim Benhaddou : Nous avons accueilli au mois d’aout 200 personnes en près de 3 semaines, en plus des 400 personnes qui étaient déjà hébergées par nos soins . En un mois, nous avons augmenté notre capacité accueil d’un tiers. C’était des places réservées à une situation d’urgence, et il a fallu rapidement les activer toutes en même temps, alors qu’on pensait que cela allait se faire de manière progressive. Nous avons eu un mois d’aout très chargé. Toutes les équipes ont été très mobilisées, mais au final, nous y sommes arrivés. Nous avons réussi à accueillir les gens décemment, et nous en sommes fiers.
Aujourd’hui, nous sommes dans l’après. Il y a encore beaucoup de besoins et nous avons des réunions toutes les semaines avec les différents partenaires et coupoles pour réfléchir à des solutions plus structurelles. Un certain nombre de personnes marquent leur intérêt à offrir de l’hébergement mais il y a aussi l’arrivée d’un nouvel acteur, le secteur privé. Des sociétés privées seraient en effet prêtes à offrir des logements aux demandeurs d’asile. Pour le secteur associatif cela pose une question éthique : Quel accompagnement ? Quel type de suivi ? Il s’agit de professionnels de l’hébergement ou de structures internationales de grande taille ; mais sont-ils capables d’ouvrir des services compétents pour l’accompagnement ? On demande à voir… Il y a également des personnes du secteur privé, tels que des gestionnaires de biens immobiliers qui proposent une série de bâtiments avec des centaines de places. Le risque étant de voir des gestionnaires de biens devoir gérer l’accueil des personnes. Notre inquiétude c’est qu’ils ne sont pas préparés à l’accueil et à l’accompagnement de ces personnes : la diversité, l’accompagnement et le suivi psychologique, médical et social, l’encadrement des enfants, la cohabitation avec le voisinage, le parcours d’intégration, le suivi de la procédure, etc.

Le Croco : Quelles sont vos revendications vers le gouvernement ?

Brahim Benhaddou : Une de nos revendications est la possibilité pour le SESO d’ouvrir de nouvelles places d’accueil. Il y a deux ans, nous avions été contraints d’en fermer un certain nombre : nous sommes passés de 1080 places à 620 places. Dans une bonne gestion, il faut bien réfléchir avant de fermer des places, ces 400 places fermées auraient été aujourd’hui salutaires, surtout qu’il s’agissait principalement de logements susceptibles d’accueillir des familles nombreuses, et c’est ce dont nous avons besoin actuellement. Vous pouvez imaginer notre frustration…
Nous revendiquons également que les responsables concernés au niveau du gouvernement aient une vision plus claire, qu’il nous permette de travailler avec les moyens nécessaires et plus en flux tendu continuel, à la limite des moyens et ressources disponibles. Il y a eu une période où nous avons accueilli moins de personnes et où les procédures ont été accélérées. Mais on se rend compte aujourd’hui qu’en travaillant avec des réserves insuffisantes, il suffit qu’il y ait 1000 ou 2000 personnes qui arrivent pour que tout le système s’enraye et il n’y ait plus la possibilité d’ accueillir ces personnes dignement. En plus, cela crée des situations invraisemblables : nous avons un camp de réfugiés à Bruxelles, en face de l’office des étrangers ! Donc ces personnes fuient des camps, traversent plusieurs pays pour arriver en plein cœur de l’Europe et être accueilli dans un camp parce qu’il n’y a pas suffisamment de places pour les accueillir… ?! Il nous semble qu’il était possible de mieux gérer cette situation. Le focus a été mis sur la crise financière, en voulant faire des économies à tout prix. Cependant, il aurait fallu avoir le courage politique de dire que si nous voulons gérer correctement et dignement cette crise, il faut affecter des moyens supplémentaires qui, même s’ils ne sont pas utilisés sur le moment, peuvent permettre de faire face à des crises comme celle que nous traversons actuellement. On n’accueillerait alors pas les réfugiés dans la rue et on ne serait pas en train de demander au Ministre de la Défense et au gouvernement fédéral, des espaces publics et des casernes pour y installer des tentes.

Le Croco : Que pensez-vous de l’élan de solidarité citoyen ?

Brahim Benhaddou : Aujourd’hui nous sommes très touchés par l’élan de solidarité, et il nous porte réellement dans notre travail quotidien ! Malheureusement, il y a derrière une réalité qui est celle de l’accompagnement. Nous ne pouvons pas, pour des raisons purement administratives, placer directement les réfugiés dans des familles parce que sinon, ils perdraient leurs droits et la possibilité d’introduire une demande d’asile. Is perdraient tout simplement leur tour dans la file, n’auraient pas droit à leur ticket. Cela pourrait également poser des problèmes à des personnes accueillantes qui sont au chômage et au CPAS et qui auraient alors le statut de cohabitant et perdraient une partie de leurs allocations ; c’est donc beaucoup plus complexe que cela en a l’air.
Mais par la suite, pour l’accompagnement, le vivre-ensemble, je pense que ces solutions sont très chouettes. De plus, ces personnes arrivantes devraient être accueillies provisoirement pour une période qui j’espère sera courte. Au total la procédure ne devrait logiquement durer que quelques mois pour car les réfugiés proviennent à 90% d’Irak et de Syrie ; et on sait qu’il devrait y avoir un taux de reconnaissance du statut de réfugié assez élevé. Mais cela signifie aussi qu’après, ces personnes devront quitter le cadre de « l’accueil » et s’installer via le marché du logement. Comme on sait qu’il y a une crise du logement à Bruxelles et dans d’autres grandes villes belges pour le moment, on essaye d’anticiper les problèmes qui vont se poser à la sortie. La première phase c’est l’accueil : les gens doivent être accueillis et pris en charge par des structures comme les nôtres (nous ne les accueillons pas en centre mais dans des logements individuels, ce qui fait notre spécificité), ensuite, lorsque la procédure se termine, ces personnes devront passer au CPAS et chercher un logement, une école pour leurs enfants (même si lorsqu’ils passent par nos services, ils sont déjà scolarisés, mais si ils changent de ville ou quartier ils doivent trouver une nouvelle école et redémarrer tout le suivi social). Il y aura donc encore tout un travail d’accompagnement, même si ces personnes quittent l’asile et l’accueil. D’où la question sur le parcours d’intégration : il faut un accompagnement adapté pour ces personnes ; elles en ont réellement la volonté. Ce sont des gens qui veulent apprendre et qui l’expriment très clairement. Il ne reste « plus qu’à » mettre en place les structures pour les accueillir et les accompagner.