Croc’Madame : Beatriz Camacho

Le Croco : Beatriz, pouvez-vous vous présenter ?
Beatriz Camacho : Je m’appelle Beatriz Camacho. Je suis membre du comité exécutif de la confédération des ouvriers de Bolivie. Je suis la seule représentante féminine au niveau national parmi vingt-cinq hommes. Je fais également partie d’un syndicat, qui opère dans le département commercial d’une usine de charcuterie. Ce syndicat est formé de 80% de femmes et 20% d’hommes.

Le Croco : Quelle est la situation de la femme en Bolivie dans le monde du travail ?
Beatriz Camacho : La situation de la femme est précaire en Bolivie. En effet, la femme doit faire face à différentes sortes de discrimination, dont la disparité salariale. Elle est marginalisée par le simple fait d’être une femme. Il est plus simple de violer ses droits que ceux d’un homme et les chefs d’entreprise en sont conscients. Il y a deux raisons pour expliquer cette faiblesse de la femme : d’une part, la plupart des employées ignorent leurs droits, et d’autre part, elles sont plus réticentes que les hommes à l’idée de faire entendre leur voix. C’est ce qui ressort des différents ateliers organisés.
_Le Croco : De quelle façon les syndicats en Bolivie peuvent-ils agir ou apporter leur aide afin d’améliorer la situation de la femme ?
Beatriz Camacho : Selon le comité exécutif de la confédération des ouvriers, nous devrions œuvrer au renforcement du mouvement syndical, en grande partie au travers d’ateliers réalisés au sein des fédérations et confédérations. Il faut donner aux membres des neuf fédérations féminines le droit de s’exprimer sur la position actuelle de la femme ainsi que faire prendre conscience aux ouvrières du préjudice qu’elles subissent (la double ou triple journée de travail, par exemple) et qui les empêche de se développer tant personnellement que professionnellement et d’intégrer un syndicat.

Le Croco : Pensez-vous que la situation puisse changer ?
Beatriz Camacho : C’est ce que nous espérons. Dans un premier temps, nous misons sur la prise de conscience de la part des ouvrières et dans un deuxième temps, de la part de nos collègues masculins afin de pouvoir travailler ensemble. En ce moment, ils sont au pouvoir et nous savons que sans eux, nous ne pourrons pas améliorer la situation. Notre objectif n’est pas de nous accaparer le pouvoir, mais plutôt de travailler main dans la main, de nous soutenir les uns les autres afin que nous, les femmes, puissions aller de l’avant. Il n’a jamais été question non plus de créer des problèmes entre maris et femmes comme me le disaient certains collègues masculins. Ce que nous voulons, c’est engendrer la démocratisation de la vie familiale et éduquer la prochaine génération à ce sujet, afin de parvenir à un partage des tâches ménagères, entre autres, et ainsi alléger le lourd fardeau que la femme porte sur les épaules.

Le Croco : Qu’est-ce qui vous a donné l’envie, vous a poussé à prendre part à l’action syndicale ?
Beatriz Camacho : Je le fais avant tout pour mes enfants. Je ne les voyais pas grandir, car je travaillais le matin, l’après-midi et le soir. Nous travaillions de 8h à 22h. Je n’avais pas de vacances et travaillais à Noël et au Nouvel-an. D’autres femmes pouvaient allaiter leur bébé étant donné qu’elles ne travaillaient que sept heures. Nous non, nous travaillions entre douze et quatorze heures. Nous n’avions pas de vacances, ni d’assurance et nous subissions énormément de pression de la part de l’entreprise. Ainsi, le fait de vouloir créer notre propre syndicat est né de la domination que l’entreprise exerçait sur nous. En tant que mères, nous nous sommes également rendu compte que nous ne voyions pas grandir nos enfants. Cela nous a motivé à former le syndicat. Mon syndicat est le troisième de ce genre.

Le Croco : Est-ce difficile d’être une femme au sein d’un syndicat ?
Beatriz Camacho : Oui, ça l’est. A cette époque, nous ne recevions aucune aide de la part du ministère du Travail et nous craignions en permanence d’être licenciées parce que nous étions des dirigeantes. Dans notre cas, par exemple, l’entreprise n’avait pas voulu accepter notre syndicat prétextant que faisant partie du domaine commercial, nous ne serions pas capable de le créer. Les femmes craignaient de perdre leur emploi à cause du syndicat, mais grâce à l’appui de la fédération des usiniers, nous sommes parvenues à le consolider malgré la pression de l’entreprise. Cela nous a valu treize jours de grève, mais le syndicat est enfin né en septembre 2009.

Le Croco : Au cours des ateliers que vous avez organisés, avez-vous perçu un changement, une amélioration ?
Beatriz Camacho : Oui, nous avons noté des changements, des changements majeurs. Avant, il n’y avait aucune femme, aucune participation féminine dans les fédérations ouvrières. Je me rappelle être la seule employée à y participer. Nous allions à des conférences ministérielles. Des décisions importantes étaient prises, mais les femmes étaient toujours reléguées au second plan. Leur opinion n’était pas non plus prise en compte peut-être à cause du fait, comme nous le disions, qu’elles sont réticentes à l’idée de s’exprimer. Les propositions au sujet de l’emploi émises par les quelques ouvrières qui osaient se manifester n’étaient jamais soutenues. Pour remédier à cela, nous misons aujourd’hui sur l’implication et la participation massive des femmes dans les syndicats. Nous avons déjà sept secrétaires générales ici au sein d’un même syndicat, d’une même fédération. Je pense que nous devrions enseigner à ces collègues à devenir plus autonome et les habiliter à rendre compte de la situation que nous vivons en tant qu’ouvrières afin qu’elles puissent elles-aussi commencer à rejoindre les directoires, non seulement de la Confédération, mais aussi de la Centrale Ouvrière Bolivienne. C’est un objectif ambitieux, étant donné qu’à ce jour, il n’y a aucune femme au sein de la Centrale.

Le Croco : Quel est votre rêve pour les femmes en Bolivie ?
Beatriz Camacho : En tant que leader, je rêve que les neufs fédérations de femmes unissent leur voix. Je voudrais également organiser une réunion nationale des ouvrières, avec pour objectif de recueillir leurs plaintes et leurs demandes et élaborer des politiques publiques qui leur seront favorables.