Croco madame Célestine

A Bukavu, Diobass, une organisation partenaire de Solidarité Socialiste en RDC, soutient une initiative d’économie sociale et solidaire menée par deux groupes de femmes sur les marchés urbains de Nguba et de Bagira. Ces groupes ont bénéficié d’un fonds rotatif de crédit entre 2011 et 2012. Elles ont investi les moyens reçus dans l’achat et la vente des produits agricoles et vivriers en provenance de Goma via le lac Kivu. Célestine Nabintu Kishingoko est vendeuse sur le marché et Présidente du Comité Marché Urbain de Nguba. Avec ses mots, elle nous explique comment fonctionne le fond rotatif et nous raconte le parcours qui l’a amenée aux responsabilités qu’elle assume aujourd’hui.

Le Croco : Célestine, vous avez évoqué l’histoire de Joséphine, une histoire qui illustre assez bien la manière dont les femmes impliquées dans l’activité du marché peuvent accéder au fonds rotatif. En quoi ce fond a-t-il changé la vie de Joséphine ?

Célestine : Dans le cadre du partenariat avec Diobass Kivu, appuyé par Solidarité Socialiste, nous avons en effet bénéficié d’un "fonds rotatif », qui a fructifié grâce aux activités des membres. Joséphine est une des mamans de notre association qui auparavant était portefaix (elle portait les marchandises sur le dos pour le compte de vendeuses du marché), ce qui est un travail très pénible car il faut transporter la marchandise sur le dos pendant des kilomètres. Aujourd’hui elle n’est plus portefaix. Elle est devenue membre de l’association et est vendeuse au marché. Elle peut alimenter ses enfants sans plus porter de lourds fardeaux.

Le Croco : Comment avez-vous pu aider Joséphine ?

Célestine : Nous avions déjà créé un comité « marché urbain », une structure avec des membres, une présidence et une vice-présidence avec une secrétaire et une trésorière. Nous avons aussi le comité local de suivi qui contrôle les fonds. Au cours de nos réunions, nous discutons pour voir si on peut récupérer d’autres membres, notamment les personnes les plus vulnérables. C’est ainsi que nous avons fait le lobbying auprès des autres mamans. Nous les avons sensibilisées sur le marché lorsque nous évacuions les déchets. Nous leur avons expliqué que nous avions reçu l’appui d’une organisation, Diobass. Certaines femmes se sont montrées intéressées et nous ont demandé si nous pouvions les aider, car elles étaient fatiguées de faire parfois plus de 10 km à pieds pour transporter les marchandises des autres. Les femmes qui avaient un peu d’argent achetaient de la marchandise à crédit pour la revendre sur le marché. Les plus pauvres la transportaient pour gagner un peu d’argent. Au marché Joséphine est venue nous demander : « Pourquoi ne venez-vous plus nous donner du travail, et nous donner vos légumes à transporter ? ». Nous lui avons expliqué que nous n’avions plus besoin d’aller chercher la marchandise car grâce à l’appui de notre partenaire Diobass nous pouvions nous procurer la marchandise en ville sans plus devoir nous déplacer hors de la ville pour aller la chercher. Elle nous a alors demandé si elle ne pouvait pas, elle-aussi bénéficier du fonds rotatif pour acheter des haricots et les vendre sur le marché. On a accepté. On lui a fourni 25 kilos de haricots à vendre. Au bout d’une semaine elle nous a remboursé et elle a vu qu’elle pouvait même en prendre 50 kilos. Par la suite elle a réussi à prendre tout un sac de 100 kilos, à le revendre et à rembourser le fonds avec un petit intérêt. Depuis 2011 elle a vraiment bien évolué et vit beaucoup mieux qu’avant. Elle ne porte plus de fardeaux. Elle a même amené sa fille cadette dans le groupe. Elle aussi, elle vend des haricots au marché.

Le Croco : Et vous, Célestine, comment êtes-vous entrée dans cette dynamique des marchés ?

Célestine : Auparavant, j’étais enseignante, je donnais cours. Mais lorsque une prime sociale a été introduite au Congo, vu la dégradation de la situation du pays depuis 1993, j’ai préféré arrêter l’enseignement parce que je ne gagnais plus rien. Lors de l’année blanche en 1993, une maman m’a invitée à venir travailler avec elle. Elle m’avait dit : « toi tu vas mourir de faim si tu continues comme ça ; il faut gagner ta vie, viens vendre au marché avec moi … ». J’avais un peu d’argent pour acheter quelques denrées et j’ai suivi ces autres mamans. C’est à ce moment-là que j’ai appris aussi à porter les paniers sur le dos, chose que je n’avais jamais faite dans ma vie. J’avais un bébé d’un mois à ce moment-là, c’était très difficile. J’ai appris à vendre le fretin, le poisson fumé et nous le transportions sur 18 km. En 1994, il y a eu l’afflux de réfugiés rwandais. Ils sont venus avec leurs camions, les armes et tout ce qu’ils ont rapporté au Congo. C’est avec l’arrivée de ces réfugiés que nous avons trouvé un moyen de transport pour aller au marché. A cause de la guerre, chez nous, les femmes n’étudient pas beaucoup. Dans notre comité, il n’y avait donc pas d’autre femme qui savait lire et écrire pour faire le secrétariat. On m’avait donc sollicité pour écrire les rapports. C’est comme ça que je suis rentrée dans cette dynamique des marchés. Et puis il y a eu les élections au sein du comité. Les mamans m’ont proposé de devenir leur présidente. Moi j’ai d’abord refusé mais elles m’ont suppliée, elles m’ont dit : « Si, on va t’aider, on va te guider ; même si tu étais enseignante auparavant on va t’expliquer comment travailler sur le marché ! ». Et, bon, j’ai été d’accord.

Le Croco : Que faisiez-vous dans l’association ?

Célestine : Lorsque je suis arrivée, il y avait déjà une présidente, une maman plus âgée que moi, mais elle est tombée malade. Alors j’ai fait le secrétariat par intérim au moins 2 ans. Après ces deux ans, la commune a suggéré d’organiser des élections pour renouveler le comité du marché. Moi je n’étais pas candidate au départ. Mais elles m’ont élue. Je m’étais aussi rendue compte que je ne pouvais plus rentrer dans l’enseignement car je ne gagnais plus ma vie comme ça. Donc je suis restée au marché, en travaillant d’abord pour les autres. C’est un peu plus tard que Diobass nous a tendu la main... Notre comité rassemblait environ 17 femmes. Diobass nous a montré comment nous structurer et nous a proposé de les aider à évacuer les déchets du marché.

Le Croco : Pourquoi avez-vous contribué à ce travail ? Il y avait une condition ?

Célestine : Non, mais nous étions débordés par les déchets du marché. C’était un vrai problème pour nous. Quand Diobass est arrivé avec cette proposition, c’était une vraie planche de salut pour nous ! Enfin quelqu’un pouvait nous aider à évacuer ces déchets. Alors nous avons travaillé avec « Diobass » pendant 18 mois. Les déchets étaient transportés vers un village proche de la ville où un autre groupe de mamans les utilisaient sur leurs champs. Après ces 18 mois, il y a eu le programme « des fonds rotatifs ». On nous a proposé de travailler avec les autres dans le comité existant. Il y avait quatre marchés. Nous avons toutes pu bénéficier des « fonds rotatifs ». Chaque fois qu’on avait des petits gains, on louait les camions, on évacuait les déchets vers les champs, ou vers le jardin scolaire qui se trouve à côté de notre marché. C’est comme ça qu’on a travaillé avec les mamans de la zone rurale et les jardins scolaires.

Le Croco : Ces « fonds rotatifs » il faut les gérer, vous avez besoin de certaines compétences en comptabilité, vous aviez déjà ces compétences ou vous les avez acquises ?

Célestine : Bon, nous avions besoin de ces compétences puisque, pour moi, par exemple, ce n’était pas ma formation. Nous les avons acquises grâce à Diobass et jusqu’à aujourd’hui nous utilisons ce petit guide qu’on nous a donné alors. Nous avons aussi le comité local de suivi, que nous avons organisé également avec l’appui de « Diobass ». Dans le comité local de suivi siègent trois femmes et un technicien. Ce sont eux qui sont chargé de faire le suivi de la gestion des « fonds rotatifs ».

Le Croco : Combien reçoivent les femmes ? Chaque femme reçoit-elle la même chose ?

Célestine : Non, on reçoit selon la capacité de chacune ou de chacun. Par exemple notre technicien on lui a attribué car c’est le représentant, donc le chef de rayon, des boutiquiers. Sa femme, elle est aussi une couturière au marché, elle en a également bénéficié. Mais ce qui est très important, c’est qu’avec ces fonds rotatifs nous avons tenté d’attirer les jeunes, les jeunes coiffeurs notamment. A l’occasion d’une visite de Solidarité Socialiste au marché, je leur ai expliqué notre collaboration avec « Solsoc » en partenariat avec Diobass. Je les ai invités au comité pour leur expliquer comment fonctionnait notre comité, ils ont compris et se sont montrés très intéressés. Aujourd’hui, eux aussi ont formé un comité et ils sont bien structurés. Je leur avais dit : « Quand vous serez bien structurés, je vous présenterai aussi à notre partenaire pour voir comment vous pouvez travailler et bénéficier aussi de ces « fonds rotatifs ».

Le Croco : Ces fonds dont vous bénéficiez, ils sont remboursés avec un taux d’intérêt ? Comment est-il fixé ?

Célestine : Nous fixons un prix pour nos marchandises ; et par rapport à ce prix nous avons déjà fait une étude pour voir la marge de bénéfice la plus proche possible de celle des autres marchands. Nous prenons une partie des bénéfices pour l’évacuation des déchets et une autre pour s’entraider dans certaines circonstances de la vie. Par exemple, lorsque nous avions fait un petit profit, nous avions donné à chaque maman parmi les plus vulnérables une partie de nos bénéfices. A celles qui vendent des légumes nous avions donné 10 dollars pour qu’elles ne doivent plus aller demander des crédits au village car ils sont plus chers que les nôtres.

Le Croco : Qu’est-ce que ça change de travailler comme ça, en association ?

Célestine : Déjà une amitié. Si quelqu’un menace un membre du groupe, il y a une vraie solidarité. Nous sommes vraiment unies. Par exemple, nous avons eu un jour un problème d’eau au marché. La régie des eaux avait coupé l’eau car la commune avait cessé de la payer. Nous nous sommes adressées au président de la société civile locale de Bukavu ; il nous a dit qu’il fallait voir le chef d’agence de la régie des eaux. Nous y sommes allés ensemble avec trois autres femmes. Le chef d’agence était très content de nous voir. Il a dit « Vous êtes venus pour me demander de rétablir l’eau, je vais le faire, à condition que vous la payez ». Nous avons pris sur nos bénéfices des « fonds rotatifs » et nous avons payé l’eau. On avait raccordé l’eau mais il fallait aussi faire un effort pour rembourser la dette de l’eau impayée. C’est ce que nous faisons jusqu’à aujourd’hui. Nous utilisons une partie de nos bénéfices pour payer l’eau, une autre pour l’évacuation des déchets ; le reste est pour la caisse. Mais après l’accord avec la régie de l’eau, nous avons discuté avec toutes les femmes du comité. ¨Puisque la commune n’avait pas payé l’eau, nous avons décidé de refuser de payer la taxe communale. Les percepteurs sont venus au marché pour discuter. Nous sommes restées fermes et nous leur avons dit : « Non, nous ne payerons pas ». Ils sont partis le dire au bourgmestre qui est finalement lui-même descendu au marché. Il s’est d’abord fâché. Moi je n’étais pas présente à ce moment mais quand je suis arrivée, les autres avaient peur et me disaient : « Cette fois-ci, il va te mettre en prison … ! ». J’ai répondu : « Est ce qu’il m’a élue ? Je ne dépends pas de lui. Ce n’est pas à lui que je dois rendre des comptes. Moi je suis élue, je ne suis pas nommée ». Quand je suis arrivée au marché, le percepteur principal était avec le bourgmestre ; il m’a appelée « Tu vois, Maman Célestine ce que tu fais au marché ? Pourquoi tu as défendu aux autres de payer la taxe ? ». J’ai répondu : « je leur ai défendu parce que nous n’avons pas d’eau au marché ; et en plus, nous avons des déchets à évacuer à nos frais ». Après j’ai discuté avec le bourgmestre lui-même. « C’est toi qui a refuser de payer la taxe ? » et j’ai dit : « Oui monsieur le bourgmestre, nous avons décidé de ne pas payer la taxe car nous avons trop de déchets au marché et pourquoi payer cette taxe quand, en plus, nous n’avons pas d’eau. Vous devez nous rembourser. La redevabilité des instances communales, où est-elle ? Nous pensons que c’est notre droit de ne pas payer. » Il était un peu surpris de ma détermination. Il a réfléchi et s’est rendu compte qu’il avait face à lui tous les travailleurs du marché et aussi des représentants de la société civile. Il a dit que dès le lendemain il allait traiter de faire évacuer les déchets, à condition que nous donnions aussi une contribution. J’ai dit : « Notre contribution sera de payer les chargeurs des camions ; et vous, vous allez payer les camions et le carburant et vous nous garantissez l’eau au marché… ». Il a accepté et il l’a fait. Voilà l’illustration de la force que nous donne le groupe et le fonds rotatif… !