Femmes et conflit en Colombie

Pays de 43 millions d’habitants, la Colombie connaît depuis plus de 50 ans un conflit armé interne entre les groupes d’opposition, les paramilitaires et les forces de sécurité gouvernementales. La persistance de cette guerre, en présence de multiples acteurs aux logiques territoriales diverses, a généré une profonde crise humanitaire et sociale ainsi que des violations massives des droits humains. Cette situation a des répercussions importantes sur la population civile, surtout dans les zones rurales. Historiquement lié aux accaparements de terre, le conflit, teinté d’enjeux économiques importants, a provoqué le déplacement forcé de trois à cinq millions de personnes, les spoliant ainsi de plus de huit millions d’hectares des meilleurs terrains.

Paula Alvarez est chercheuse pour l’organisation colombienne « Derechos, diversidad y selvas » (« Droits, diversités et forêts »). Solidarité Socialiste l’a rencontrée à l’occasion d’une conférence sur la question des accaparements de terre en Colombie. Elle met en avant les implications pour le secteur rural de la ratification de l’accord de libre-échange de l’Union européenne avec la Colombie

Le Croco : Pouvez-vous nous expliquer le problème de l’accaparement des terres en Colombie ?
P.A. : Le modèle de développement rural qui existe en Colombie est un modèle d’exportation agraire. La Colombie est en fait exclusivement spécialisée dans la production de matières premières destinées au marché international, que ce soit à l’Europe ou aux États-Unis. Les piliers de ce modèle d’exportation sont la plantation de palmiers à huile, de canne à sucre, de fleurs, de bananiers ainsi que de l’extraction de minéraux comme le charbon et le pétrole, également exportés en grandes quantités. Ce modèle de développement rural a conduit à l’accaparement des terres, destinées à la culture de ces produits. Il faut par exemple de grandes étendues de terre pour cultiver le palmier à huile. Il s’agit de monocultures. Les groupes armés expulsent la population pour planter ces cultures. Aujourd’hui, dans le cadre des accords de libre-échange, en vertu de ces politiques d’accords sur les investissements, on offre pratiquement la terre et ses ressources aux pays qui ont ratifié ces traités. L’arrivée des investisseurs, la légalisation et la prétention de légaliser ces accumulations de terres perpétrées par les entreprises vont accentuer les inégalités dans le pays. Et le problème ne vient pas tant du fait qu’une entreprise développe dans le pays son grand projet de plantation, mais plutôt que cela se fait dans un certain contexte, dans des régions comme par exemple l’Orinoquia dans les départements de Meta et Vichada à l’Est du pays, départements qui pendant des décennies ont été confrontés à la violence, à la présence de la guérilla, de groupes paramilitaires et de bandes criminelles, qui y ont développé des cultures illicites comme la Coca. Aujourd’hui, des entreprises s’y installent, reçoivent des terres, et sont légalisées dans le seul but de ne pas effrayer les investisseurs qui, selon le gouvernement, permettent le développement. Nous devons donc nous atteler à dénoncer la différence entre ce qu’affirme publiquement le gouvernement et ce qui est appliqué au niveau de la politique, la réalité dans le pays. Selon nous, il faut prendre en compte cette différence significative dans la question de l’accaparement des terres.

Le Croco : La société civile colombienne peut-elle agir face à ce problème ?
P.A. : Il y a environ quatre ans, le problème de l’accaparement des terres a été abordé dans le pays, et plus spécifiquement celui de l’accaparement par des compagnies étrangères. Les mouvements sociaux et plus particulièrement les mouvements paysans ne le comprenaient pas très bien. La question de la terre est au centre des débats depuis des dizaines d’années en Colombie, mais ce nouveau phénomène n’était pas à l’ordre du jour des organisations. Aujourd’hui, la population a pris conscience du problème grâce, entre autres, à un large débat public au Congrès de la République, à l’intervention des médias et à des forums tenus dans les universités. Nous avons fait des recherches, des études de cas sur les entreprises, ce qui a amené les mouvements sociaux et surtout les mouvements paysans à refuser de telles situations. Aujourd’hui, différentes organisations paysannes colombiennes et plus particulièrement les plateformes rassemblant plusieurs organisations, traitent la question de l’accaparement des terres et de l’accumulation de terrains en friche par les entreprises. Il existe également en Colombie un regroupement de plusieurs organisations paysannes, qui luttent contre cette accumulation de terres et l’accaparement par des compagnies étrangères en Colombie. Elle travaille au niveau local mais également en discussion avec le gouvernement. Elle sert de relais entre les organisations paysannes et le gouvernement et tente de faire prendre conscience à ce dernier de la nécessité de rendre les terres aux paysans.

Le Croco : Quelle est la place des femmes dans le conflit ? Sont-elles davantage touchées que les hommes ?
P.A. : Les femmes jouent un rôle clé dans ce problème. Les femmes ont énormément souffert, si pas plus, de la violence et du conflit en lui-même. Beaucoup d’entre elles ont perdu un fils, un mari et assument maintenant le rôle de chef de famille. Les femmes ont occupé une place primordiale dans le processus de leadership et de percée qu’ont connu les organisations. Je connais énormément de femmes leaders, engagées dans la défense de la terre et de la souveraineté alimentaire. Ces femmes jouent donc un rôle clé dans le secteur paysan, le mouvement agraire. Elles prennent en compte d’autres aspects très importants, celui de des semences, du travail, de la souveraineté alimentaire et de l’économie. Les femmes rurales ont accompli énormément et assument de plus en plus des rôles de leadership au sein de leurs organisations. Il existe également un autre groupe de femmes qui ne travaillent pas directement dans les champs, mais qui soutiennent également la lutte grâce à leurs compétences académiques. Auparavant, cette question rurale ou agricole relevait davantage du travail des hommes, mais aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus présentes dans les discussions.

Le Croco : Comment l’Europe et la Belgique peuvent-elles agir pour soutenir la lutte de la société civile colombienne ?
P.A. : Selon moi, il est important que les organisations de la société civile, les différents mouvements de solidarité avec la Colombie, ainsi que les députés partagent leurs opinions et poussent le gouvernement colombien à parler de sujets souvent omis. Actuellement, le gouvernement cache la vérité et tente de faire croire que la Colombie est en train d’émerger du conflit. Il tente d’attirer les entreprises en Colombie afin qu’ils y investissent beaucoup d’argent et développent de grands projets. Cependant, il est primordial que la société civile colombienne et les organisations de soutien à l’extérieur du pays posent des questions, révèlent que derrière ce modèle se cachent déjà certains intérêts, certains accords prédéfinis avec de grandes sociétés. Il faut révéler au grand jour les manœuvres du gouvernement et son implication, toutes les plaintes et la situation réelle vécue par les agriculteurs. L’Europe et les autres pays doivent être conscients que la population n’est pas satisfaite, en particulier dans les zones rurales. Une association entre les agriculteurs et les grands entrepreneurs n’est pas encore d’actualité.