Maria Lopez

Maria Lopez est responsable administrative et financière de l’ONG PROCIVICUS, soutenu par Solidarité Socialiste, en Guinée Bissau. Elle évoque pour le Croco le contexte socio-politique difficile de ce pays d’Afrique de l’Ouest généralement négligé par les média.

Le Croco : Quel est votre avis sur la situation actuelle du pays. Un coup d’État militaire a eu lieu en avril 2012 et les élections se sont enfin déroulées, il n’y a pas si longtemps, en mai 2014. Vous avez traversé une période d’instabilité durant la période de transition ; Comment se passait la vie quotidienne durant cette période ?

M.L. : C’était turbulent. Il n’y avait ni stabilité ni sécurité. Certaines personnes se sont réfugiées en Europe jusqu’à maintenant à cause de l’instabilité politique. Dans le pays, il valait mieux ne pas parler de politique. Il n’y avait plus aucune liberté d’expression.

Le Croco : Depuis, la situation a-t-elle changé ?

M.L. : Oui, dès la fin de la transition, la situation a commencé à changer. À l’approche des élections, la Communauté internationale était très présente dans le pays. Vers la fin de la campagne, les hommes politiques commencent toujours à modérer leurs discours, leurs paroles,… mais la population n’est pas dupe. C’est pour cette raison que ces partis-là n’ont pas été élus. La population n’est pas réellement en faveur du parti au pouvoir, elle a juste choisi le « moins pire ». Les gens n’aiment pas le PAIGC, parti de la libération nationale, qui a mené la guerre pour la liberté nationale pendant onze ans. Ils étaient déjà au pouvoir auparavant et n’ont rien fait. Aucun parti ne sort vraiment du lot. C’est pour cette raison qu’il y a souvent des coups d’État. Le peuple a choisi le PAIGC parce que l’autre parti politique a des tendances racistes. Il y a une ethnie prédominante au sein du parti. Les gens n’aiment pas ça. En Guinée-Bissau, toutes les ethnies s’entendent bien. Mais avec la création de ce parti politique et avec la présence majoritaire de cette ethnie, on a commencé à voir apparaître des comportements racistes. La population a chassé ce parti parce que, s’il parvenait au pouvoir, peut-être allait-il influencer les mentalités. Une guerre des ethnies serait très grave. Ici, on craint moins la guerre des armes à celle entre les ethnies d’un même pays. Les gens ont donc choisi le PAIGC. L’actuel premier ministre, Domingos Simões Pereira, a 51 ans. Il a énormément travaillé dans le pays. Il était secrétaire exécutif du CPLP au Portugal. Il a beaucoup d’expérience. Le Président, José Mário Vaz, issu du PAIGC, était ministre des Finances avant le coup d’État. Il faisait très bien son travail qui a été reconnu par la communauté internationale. L’économie a connu une forte croissance durant son mandat. Dans la période de transition, pendant deux ou trois mois, les fonctionnaires n’ont pas touché leur salaire. Dans le pays en général, même dans les ministères et les hôpitaux, il n’y avait ni eau ni électricité. Mais le Président actuel devrait faire changer les choses. La communauté européenne a déjà débloqué l’argent nécessaire pour subventionner l’État, la CEDEAO et la Banque africaine de développement également. Ils ont commencé à rétablir les relations avec la Guinée-Bissau, qui avaient été presque toutes suspendues à cause du coup d’État.

Le Croco : Pensez-vous que le gouvernement au pouvoir donnera une voix à la société civile et aux mouvements sociaux ?

M.L. : On dit souvent que les hommes politiques ne tiennent pas leurs promesses. Mais aujourd’hui, en Guinée-Bissau, le gouvernement fait appel à la société civile, demande l’avis du peuple et organise des consultations avec chaque partenaire. Il y a quelques jours, le premier ministre a fait appel à la société civile pour discuter des problèmes du pays et trouver des solutions. J’espère qu’il continuera sur cette lancée. Tout peut changer très vite, mais je pense qu’il faut lui donner sa chance afin qu’il puisse briguer un second mandat.

Le Croco : Les femmes sont-elles bien représentées au sein du gouvernement ?

M.L. : Oui. La ministre de l’Education, la ministre de la Défense et la ministre de la Pauvreté sont des femmes. La secrétaire d’État aux Finances également.

Le Croco : Y avait-il des quotas imposés ou est-ce une volonté politique de mettre des femmes au pouvoir ?

M.L. : On dit souvent qu’il faut donner l’opportunité aux femmes. Certaines femmes travaillent très bien, mais ne font pas partie d’un parti politique. Il faut tout de même les intégrer dans le gouvernement. Les gens qui appartiennent aux partis politiques ne sont pas les seuls à avoir le droit d’être au pouvoir. Pour être démocratique, il faut intégrer tous ceux qui ont l’intelligence nécessaire. Il faut reconnaître leur travail. Ces femmes étaient déjà présentes dans le gouvernement précédent sauf la ministre de la Défense qui était dans la société civile. On travaillait ensemble. La ministre de l’Éducation avait déjà ce poste depuis plusieurs années, la secrétaire d’État aux Finances également. La ministre de la Sécurité sociale, de la Pauvreté et de la Famille faisait également partie de l’ancien gouvernement.

Le Croco : La Guinée-Bissau est donc assez progressiste dans ce domaine, s’il y a autant de femmes au pouvoir.

M.L. : Oui, mais ce n’est pas évident. Pour ce qui est des députés d’Etat, il y a également beaucoup de femmes. L’épouse du premier ministre est députée. Il y a plus ou moins huit femmes dans le gouvernement.

Le Croco : Selon toi, dans le contexte actuel, quelles sont les chances de réussite d’un programme tel que celui du PROCIVICUS, soutenu par Solidarité Socialiste sur le thème de l’économie sociale et solidaire ? Le contexte bissau guinéen y est-il favorable ?

M.L. : On a en effet démarré cette année un programme d’économie sociale et solidaire. Une table d’économie solidaire a été créée avec différents partenaires. Je pense que la situation est favorable. Investir en Guinée-Bissau n’était pas évident dans les années antérieures, parce que c’était un pays instable. Même pour les associations, l’instabilité peut être dangereuse, car à cause de cela, un programme peut rester au point mort. Mais je pense que l’évolution est très positive. Les partenaires voudront peut-être faire encore plus que ce qui était déjà programmés ! Nous avons plus de possibilités d’avoir d’autres partenaires financiers. Aujourd’hui, le pays est stable, les gens ont la capacité de travailler, de créer, ce qui est favorable au développement de PROCIVICUS.

Le Croco : Pensez-vous que la stabilité politique aura une influence sur l’économie ? Si les gens vivent de manière plus stable, ils vont pouvoir recommencer à travailler, à avoir des revenus… Pensez-vous que votre programme peut y contribuer ?

M.L. : Je pense que oui. La table d’économie solidaire va notamment permettre de réaliser des bénéfices. Il y a des acheteurs qui transforment le produit et le revendent plus cher aux exportateurs. Par exemple, il y a des gens qui produisent du sel de cuisine pour le vendre au Ministère de la Défense qui cuisine pour les militaires. Ils peuvent ainsi devenir les fournisseurs officiels de plusieurs ministères ou par exemple des hôpitaux. Ils deviennent des interlocuteurs et ils ont le courage de produire plus s’ils savent avec certitude où vendre les produits. Ils peuvent démarcher. Cela aide également les associations. Au lieu d’aller acheter le sel au Sénégal ou au Soudan, on peut acheter les produits locaux à bon prix. Les partenaires, même s’ils ne subventionnent pas directement, aident en quelque sorte le pays à s’en sortir en achetant par exemple le matériel nécessaire à la production du sel.

Le Croco : Vous qui êtes responsable administrative et financière, pensez-vous que la stabilité économique est également possible au niveau du pays ? On évoque pas mal la corruption ambiante…
M.L. : La corruption est un vrai problème. Même si le gouvernement travaille très bien, il faut que la justice fonctionne. Il faut que la justice punisse les actes de corruption. Actuellement, la corruption est très présente. La baisse des salaires incite les gens à voler. L’État doit lutter quotidiennement contre la corruption. Libérée de la corruption, l’économie en Guinée-Bissau connaîtra une croissance. En effet, le pays compte à peine 1,700 million d’habitants. Si les richesses sont bien distribuées, elles suffisent à offrir à la population un niveau de vie confortable. L’agriculture est un domaine très prometteur. Nous avons un climat favorable, ce qui nous permet de cultiver énormément dans le pays. Nous n’avons donc pas besoin d’importer. Nous pouvons cultiver le riz, les oignons, nous avons du poisson, du bois, etc. Notre production nationale peut nous à aider à nous en sortir et à relancer la croissance.

Le Croco : C’est une vision très positive… !

M.L. : Oui, j’ai l’espoir que les choses changent. J’ai l’espoir, mais on ne sait jamais ce qui peut arriver. J’espère qu’il y aura un changement si petit soit-il, car même en améliorant des petites choses, la population peut vivre nettement mieux. Il faut que ça change, il faut que les richesses soient mieux distribuées, il faut que les mentalités changent. Changer les mentalités est une tâche difficile, mais si le Premier Ministre et le Président sont très rigoureux, nous y arriverons.