Croc’Monsieur : Gilberto Ferreira

Gilberto Ferreira da Costa est brésilien, originaire de Sao Paulo, il habite depuis 20 ans en Belgique et travaille au sein de l’ONG Solidarité Socialiste. Il est actif dans le comité belgo-brésilien et, sauf quand ils jouent contre le Brésil, c’est un fervent supporter de foot des Diables rouges. Il livre pour le Croco sa lecture de l’évènement qui mobilise aujourd’hui l’attention de millions de supporters et des medias : la Coupe du monde de football au Brésil.

Le Croco : La Coupe du Monde de Football organisée par la FIFA vient de débuter au Brésil. On sait qu’une partie de la société civile s’est mobilisée contre cet évènement, au vu des dépenses publiques exorbitantes qu’il représente, dans un pays où les besoins sociaux de base ne sont pas couverts pour une grande partie de la population. Comment analyses-tu ces critiques ?

Gilberto Ferreira : Je pense que lors des premières manifestations de juin 2013, l’enjeu n’avait rien à voir avec la Coupe du Monde. En fait il s’agissait de manifestations contre l’augmentation des tarifs des transports publics à São Paulo, organisées par le MPL (Movimento Passe Livre), une organisation nationale avec une forte composante d’étudiants de l’enseignement secondaire ; les manifestations de juin 2013 ont été le fruit de la mobilisation de cette frange d’étudiants. Elles ont été réprimées de manière lâche et brutale par la police militaire de Sao Paulo. Relevons que cette police est sous les ordres d’un gouverneur lié à l’Opus Dei et membre du PSDB, principal parti de l’opposition. C’est peut-être ici qu’on peut éventuellement faire le lien avec les manifestations contre la Coupe du Monde. Une hypothèse qui expliquerait cette violence policière est la présence à ce moment au Brésil des médias internationaux venus couvrir la Coupe des Confédérations. En réponse à la répression, les manifestations de rue se sont développées et ont pris une ampleur nationale, avec de grandes mobilisations un peu partout dans le pays. Celles-ci ont rapidement été dominées par un discours anti-gouvernemental ; et il est intéressant d’observer que les médias préfèrent focaliser leurs caméras sur les manifestants qui critiquent le gouvernement de gauche, la corruption, la Coupe du monde, que sur ceux qui revendiquent la gratuité des transports, la réforme urbaine ou agraire, encore moins sur ceux qui revendiquent la réforme politique.
Mais il est remarquable que certains groupes ayant focalisé leurs actions contre la FIFA et l’organisation de la Coupe du Monde ont gagné en force après ces manifestations, même si leurs approches sont divisées. Certains s’identifiant à un simple manifeste insurrectionnel « Não vai ter copa ! » (« La coupe du monde n’aura pas lieu ! »), ceux qui posent la question « Copa para Quem ? » (« La Coupe, pour qui ? ») et ceux qui prônent le « Fora FIFA ! » (« La FIFA, dehors ! »). Ces contestations ont le mérite d’attirer l’attention sur les énormes dépenses que suppose l’organisation de la Coupe Du Monde, sur le manque de transparence de la FIFA et sur les exigences irritantes et démesurées du « standard FIFA », comme par exemple, la suppression du ticket demi-prix et la libération de la vente de boissons alcooliques dans les stades, auparavant interdite par la Loi brésilienne.

Le Croco : Comment tu te positionnes-tu par rapport ces contestations contre la Coupe du Monde ?

Gilberto Ferreira  : On ne peut évidemment pas nier les effets négatifs, comme le “nettoyage social” d’enfants de la rue, la mise à l’écart des marchands ambulants, l’expulsion de la population de certains sites, l’augmentation du tourisme sexuel, la violence policière dans les favelas, etc. Mais plus fondamentalement, c’est le modèle du sport bisness qui est en train de se développer un peu partout qu’il faut remettre en cause, à savoir l’exploitation du sport pour en tirer le plus d’argent possible. Pas uniquement au travers de l’évènement sportif en soi, mais aussi par rapport à tout ce qui y est lié : billets d’avion, hôtels, city trips, etc. Cela n’a plus grand-chose à voir avec le sport, mais bien avec le commerce. Je suis un admirateur du mouvement « Copa para Quem ? » dont le film de SWITCH ASBL me semble une bonne illustration et un exemple de la manière de donner la parole à ceux qui sont exclus du discours officiel, de poser des questions et d’interpeler l’imaginaire collectif par rapport un événement comme la Coupe du Monde. Par contre, je suis très critique par rapport au discours anti Coupe du monde car je le trouve fallacieux et manipulateur. Durant la Coupe des Confédérations, des manifestants ont tenté de marcher vers le stade juste avant un match ; de même lors du premier match de la Coupe du monde, des protestataires ont essayé de créer le chaos dans la circulation pour affecter l’ouverture des jeux. Mais ces groupes n’ont aucun compromis en ce qui concerne la sensibilisation de la population et le développement du sens critique des gens ; ils sont liés à des intérêts cachés qui cherchent purement et simplement à saboter l’évènement et à décrédibiliser le pouvoir en place, un gouvernement de gauche mené par le Parti des Travailleurs. En plus ils manquent de nuances et d’honnêteté quand ils affirment que les dépenses de la Coupe du monde se font au détriment de la santé, de l’éducation ou du transport.

Le Croco : Tu penses donc que la Coupe du monde peut apporter des choses positives pour le Brésil ?

Gilberto Ferreira  : Bien sûr. Tout d’abord l’opportunité en effet de montrer au monde que le Brésil est en train de changer mais que, pour des millions de brésiliens, la situation est bien loin d’être rose ! Les inégalités sociales continuent, les défaillances et les carences du système social, la pauvreté est encore très présente malgré tout ce qui a été fait. Car il faut reconnaître que, par rapport à la situation de départ, ce que le gouvernement a accompli au cours de ces trois mandats du Parti des Travailleurs (deux de Lula et un de Dilma Roussef), c’est vraiment énorme. Je suis persuadé que l’opinion internationale a bien entendu les protestations, la grogne sociale ; elle a compris qu’au Brésil il y a encore de gros problèmes sociaux ; et c’est effectivement grâce à la Coupe du Monde que cette situation a pu être mieux visibilisée et comprise. Mais l’organisation de la Coupe du Monde sur 12 sites différents, dont 4 dans la région pauvre du Nord-Est de Brésil, peut aussi avoir certains effets positifs pour le développement du pays, y compris pour le développement social.

Le Croco : Mais n’est-ce pas contradictoire de construire des stades de foot alors que le pays a autant de problèmes ?

Gilberto Ferreira  : Pas du tout. Les brésiliens aiment le foot, ça fait partie de leur culture. Les Brésiliens parlent le langage du foot et ils regardent le foot. Cependant, certains stades étaient très vétustes, et même dans un état qui rendait la sécurité des spectateurs précaire. La Coupe du Monde a été vraiment une opportunité d’améliorer ces installations, de travailler sur la mobilité, l’accès aux stades et de travailler sur l’urbanisation des zones proches des stades. Il est évident que les spéculateurs de toute sorte profitent de ce genre d’évènement, mais les organisations populaires en profitent aussi… Construire un stade de foot peut avoir certains impacts socialement positifs mais difficilement perceptibles je crois pour l’opinion publique européenne ou internationale. Ils sont liés à la structuration sociale et l’identité du peuple brésilien. La population brésilienne est issue de mélanges raciaux et culturels, fruits de la colonisation, de l’esclavage (l’importation forcée de main d’œuvre d’origine africaine ; ce qu’on appelle aujourd’hui la population afro-brésilienne) et de nombreuses vagues d’immigration. Prenons l’exemple de la ville de São Paulo (19 millions d’habitants) où l’on dénombre trois grands stades : celui de Palmeiras, une équipe historiquement liée à l’immigration italienne, celui de la Portuguesa, liée à l’immigration lusitaine, et finalement celui du Morumbi, construit dans un quartier plutôt chic et appartenant à une équipe notamment connue par le fait que ses supporters les plus « bronzés » (sic !) utilisaient de la poudre de riz pour aller au stade afin de rendre leur peau plus blanche. A São Paulo la plus grande « torcida » (club de supporters) est pourtant celle du Corinthians, une des plus importantes du Brésil. Ces supporters étaient un peu comme le peuple juif par le passé (aujourd’hui plutôt comme le peuple Palestinien … !), une foule de supporters sans stade. L’équipe du Corinthians utilisait le stade municipal de Pacaembú pour ses matchs « domestiques ». Aujourd’hui, les Corinthians ont leur propre stade ; il a été construit à l’occasion de la Coupe du Monde. Il est intéressant de discuter de la pertinence de cette construction dans le contexte social de Sao Paulo. Mais à mon avis il est légitime de profiter d’un évènement comme la Coupe du Monde pour réaliser une conquête symbolique, telle que l’acquisition de l’Arena Corinthians, que la population du lieu surnomme l’« Itaquerão » et d’autres « Lulão » (du nom de l’ancien Président Lula). C’est un exemple qui permet de décrypter les choses de manière un peu plus nuancée.
Pour conclure, de mon point de vue, même si le Brésil a connu des changements politiques et sociaux importants au cours de cette dernière décennie, ils sont loin d’être suffisants. La Coupe du Monde est une opportunité pour montrer que le Brésil a besoin de plus de changements, d’une réforme politique, d’un système électoral plus démocratique, d’une réforme agraire, pour en finir avec la misère. Le 13 juillet, la Coupe du Monde sera terminée et nous saurons qui a gagné ! La lutte sociale continue et les défis pour le Brésil sont énormes.