Croc’Monsieur : Mike Jacquemart

Début février 2014, une quinzaine de Jeunes Socialistes se sont envolés vers Israël et la Palestine, pour une mission d’observation civile. Un des objectifs du voyage d’étude était de rencontrer des associations de la société civile, dont les partenaires de Solidarité Socialiste.

Mike Jacquemart, militant au Mouvement des Jeunes Socialistes (MJS) de la fédération de Charleroi, était du voyage. Nous l’avons rencontré, 10 ans après avoir mené le même type de mission d’observation avec Solidarité Socialiste, pour qu’il nous donne ses impressions à chaud.

Le Croco : Pourquoi les MJS ont-ils décidé de mener ce type de mission ?
M.J. : Il y avait déjà un noyau de base des JS qui avait eu des contacts avec les jeunes du Fatah et de Meretz lors d’une rencontre à Dortmund. Les jeunes, tant du Fatah que du Meretz, avaient invité les jeunes socialistes belges à venir se rendre compte de la situation sur place. Il y a quelques mois, tout s’est décidé au niveau des instances. Le projet s’est alors mis en place assez rapidement. On a eu un appel à candidature aux environs du 31 décembre, et le groupe était constitué vers la mi-janvier. Nous étions 13 à partir.

Le Croco : Quelle type de préparation avez-vous reçue avant de partir ?
M.J. : On a fait appel à l’ABP (l’Association Belgo Palestinienne). Une réunion de préparation a été organisée avec l’ABP, où l’on a passé en revue le contexte, l’historique, les partenaires qu’on allait rencontrer. La préparation était beaucoup plus conséquente lors de la première mission à laquelle j’avais participé il y a 10 ans. Bien entendu, le contexte était différent, la situation étant beaucoup plus tendue à ce moment-là (deuxième intifada, attentats, …). Mais, l’occupation est toujours là ! Elle est même plus présente.

Le Croco : Quel était votre programme, dans les grandes lignes ?
M.J. : L’idée était vraiment d’aller voir des deux côtés du « mur », qu’il soit virtuel ou non. En tant qu’organisation politique, notre but était d’aller rencontrer les jeunes du Fatah et du Meretz. De nombreuses activités s’inscrivaient dans cet objectif : on a rencontré Michel Warschawski, un journaliste et militant pacifique israélien. C’était vraiment intéressant, car il nous a expliqué son ressenti de la situation depuis 10 ans, en tant que spécialiste. Pour une mission quelle qu’elle soit, je pense qu’il est toujours intéressant de rencontrer ce type de personnes en arrivant, pour le cadrage. Ensuite, nous avons été une matinée à Hébron. On y a rencontré les jeunes militants du « Youth against settlements ». On touchait au concret, dans le sens où c’est 450-600 colons qui nuisent au reste de la population de la ville, soit 20 000 personnes au moins. On a compris que le centre-ville était complètement bouclé par environ 14 check points.

On est reparti pour Al-Waladja, près de Bethléem. C’est un petit village qui va finir par être complètement encerclé. On a rencontré une dame, puis on est reparti sur Bethléem, où on a eu une rencontre avec les jeunes du Fatah. Le lendemain, on a fait le camp de Deisheih, toujours près de Bethléem. C’est une visite assez riche, que j’avais faite aussi il y a 10 ans avec Solidarité Socialiste. Vivre dans les camps est toujours une situation compliquée à l’heure actuelle : discriminations, non-accès à des services de base, etc. Après Bethléem et le camp de réfugiés, on a visité le Badil Center, le centre pour les droits des réfugiés à Bethléem. On a eu une mine d’informations théoriques. Le lendemain, en route vers Jamala. On a d’abord fait l’observation du check point entre Jérusalem et Bethléem. J’ai vu la différence par rapport à il y a 10 ans. Avec le recul, j’ai un peu l’impression qu’il s’agissait d’amateurisme à l’époque. Ce qui est en place maintenant est très institutionnalisé et professionnalisé. Ces check points sont véritablement une machine. J’imagine que cela ressemble à ce qu’il y avait à l’époque à Gaza, pour y rentrer. Ils sont impressionnants et imposants. En tant qu’Européens, on se rend compte que la raison principale des check points n’est pas la sécurité, mais la discrimination et le contrôle. En tant qu’Européens, on ne nous demande rien. Si quelqu’un voulait commettre un acte déplacé, la porte est quand même ouverte. En d’autres termes, si Israël craint le terrorisme, ce qui est mis en place n’empêcherait pas de tels actes. C’est un enjeu d’occupation et de grignotage du territoire.

Le Croco : Quelles sont les visites qui t’ont le plus marqué ? Qu’en est-il de la visite avec les partenaires de Solidarité Socialiste : Ma’an Development Center et Bisan Center for Research and Development ?
M.J. : On y a rencontré la DCI (Defence for Children International) puis Ma’an, le partenaire de Solidarité Socialiste. Le lendemain, on est allé, avec les jeunes encadrés par Ma’an, à Bil’in (village palestinien connu pour ses manifestations pacifiques contre l’occupation et le Mur). Cette rencontre s’est donc déroulée sur deux jours : la première partie était beaucoup plus théorique. Ils nous ont expliqué leur travail, puis on est parti dans un débat portant sur les objectifs des associations présentes sur le terrain. On a eu droit à des exposés, puis à des cas un peu plus pratiques. Pour une partie du groupe, l’aspect théorique n’était peut-être pas perceptible dès le départ. En allant sur le terrain le lendemain, on se rend bien compte qu’il y a du travail, que c’est du concret.
Je pense que l’expérience la plus intense était à Bil’in. On était présent lors d’une manifestation, on s’est fait tirer dessus par des soldats israéliens avec des lacrymogènes. Les Palestiniens nous ont vite conseillés de partir, et on est remonté dans le car. Il y avait un petit mouvement de panique. On a eu le temps de rester quelques minutes sur place et de sentir la réalité et la tension qui y règnent. Du côté palestinien, je pense qu’il s’agit clairement de manifestations pacifiques. Par contre, il y a un ou deux jeunes qui sont devant et qui lancent des pierres. Je pense quand même que l’ensemble de la manifestation reste très pacifique. Il y avait quand même pas mal d’internationaux qui étaient là en même temps que nous : ils venaient d’Italie, des pays scandinaves, de France, … Je pense que la présence internationale est importante dans ce genre de lieu, où la situation est un peu plus tendue. En fait, il est important d’être là pour être garant que la situation ne s’envenime pas en général, ou à cause du fait que l’on soit étranger ou Européen. Ils nous lancent quand même des lacrymogènes, même si on est Européen. Il faut également transmettre le message, car c’est sur place qu’on se rend compte de la situation. Il faut parler de la situation pour ne pas l’oublier. C’est une occupation qui s’installe dans la durée, et il ne faut pas que le conflit israélo-palestinien devienne un « meuble » parmi le panel de difficultés qu’il y a dans la société.

Le Croco : Justement, avec la durée du conflit, ne penses-tu pas que les gens se « lassent » du sujet ?
M.J. : C’est sûr ! Je pense justement qu’il faut maintenir une dynamique constante de relancer des missions. Il est essentiel de proposer à des gens d’aller sur place pour qu’ils se puissent rendre compte de la situation. Par la suite, il faut les outiller pour qu’ils puissent transmettre le message de manière efficace.

Le Croco : Quel bilan en tires-tu pour toi ? Et qu’allez-vous en retirer au niveau des MJS ?
M.J. : Le soir, nous organisions toujours un débriefing. On passait en revue les visites et on essayait de construire des notes communes. Le but étant d’avoir un rapport qui nous serve en interne et qui puisse être publié à notre retour. En tout cas, des productions vont suivre par rapport à la matière qu’on a récupérée.
Certains étaient très motivés, on sentait qu’ils avaient envie de s’engager, au-delà de l’engagement du groupe.
J’espère qu’il s’agit de la première action d’une série d’actions. Pour moi, cela ne doit pas se limiter à une espèce de voyage touristique alternatif. Au-delà des témoignages, cette expérience a suscité la réflexion. Lors des débriefings, je trouve qu’on allait quand même assez loin dans la réflexion, parfois même un peu trop loin. Selon moi, il y a vraiment quelque chose d’intéressant qu’on peut en tirer. Comme je le disais, cela a sûrement suscité des engagements plus personnels, au-delà de l’engagement du groupe.
Je pense qu’on a déjà des relais au sein du parti, des personnes qui sont sensibilisées à la cause. Cependant, de manière générale, il est clair que la bataille n’est pas gagnée d’avance. Il faut encore avoir un travail de pédagogie. C’est bien de revenir avec des témoignages, de montrer des images, des vidéos, etc., mais il n’y a pas vraiment tout un travail de pédagogie qui est réalisé à côté pour expliquer concrètement vers quoi on peut aller, d’où on vient, …

Le Croco : A la veille des élections, ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour faire passer des messages ?
M.J. : C’est ce que je crains également. Quelque part, certains jeunes présents au voyage peuvent être pris par la campagne dans un intérêt personnel ou pour soutenir d’autres candidats. C’est une activité qui prend du temps et de l’énergie. J’espère que le résultat du travail ne va pas être amoindri à cause de la campagne.

David Cordonnier , ancien Président des Jeunes Socialistes
"Il était important pour les Jeunes Socialistes de mettre en place un voyage d’étude en Israël et en Palestine. Depuis 50 ans maintenant, le MJS s’engage dans des combats internationaux pour la paix, la démocratie et la non-violence. L’histoire de notre Mouvement compte de nombreuses actions à l’étranger comme en Belgique pour sensibiliser les citoyens et plus particulièrement les jeunes à la défense de nos modèles sociaux justes et égalitaires, de la démocratie et des solutions pacifiques aux conflits.

Chaque année, nous participons à des camps internationaux qui regroupent de nombreuses organisations de jeunesse politique socialistes de par le monde. Nous avons rencontré des jeunes du Meretz (parti de gauche israélien) et du Fatah (parti social-démocrate palestinien) qui nous ont ouverts les yeux sur la vie des jeunes dans leurs pays et la manière dont ils le vivaient. Nous avons constaté qu’ils travaillent ensemble depuis des années à essayer de former la conscience de jeunes investis en politique à une solution négociée, pacifique et juste au conflit qui dure depuis longtemps dans cette partie du monde. Cela a éveillé notre curiosité. C’est pourquoi nous avons composé un groupe d’une quinzaine de militant-e-s motivés. Une semaine à la rencontre d’acteurs politiques mais aussi de la société civile. Nous avons mis notre spectre socialiste pour rencontrer ceux qui se bougeaient pour une société plus juste et plus égalitaire. Il était important pour nous d’écouter des partenaires de deux côtés de ce mur honteux.

Comme de nombreuses personnes nous l’ont demandé, nous revenons en Belgique avec un témoignage. Nous avons vu et entendu, à nous de passer le message afin de conscientiser au maximum les jeunes de notre Mouvement et même au -delà sur la situation réelle dans la politique israélo-palestinienne et dans les territoires occupés. A notre échelle, nous nous sentons parfois démunis face à l’injustice et à l’inégalité. Mais nous bénéficions d’une arme forte : notre parole. A l’instar de ce graffiti vu dans le camp de réfugiés palestiniens de Deishaa, nous tremperons notre plume dans la réalité que nous avons vue pour faire passer le message. A l’heure de rédiger cet article, notre groupe est encore dans le choc du retour. Nous présenterons un rapport qui sera disponible sur notre site internet, celui-ci sera le point de départ pour une prise de position et de futures activités sur le sujet. "