Croc Madame : Tiphaine Malchair

Tiphaine Malchair est Secrétaire permanente pour la régionale de Namur-Luxembourg de la Centrale Horval de la FGTB. Impliquée dans les projets internationaux de sa centrale professionnelle, elle revient récemment d’une mission au Burundi avec Solidarité Socialiste. Rencontre avec Le Croco.

Le Croco : En quoi consiste exactement la Centrale-Horval ?

Tiphaine Malchair : La Centrale-Horval est la centrale qui s’occupe de l’alimentation et des services. Elle s’occupe également de différentes branches connexes, comme : l’industrie alimentaire, le commerce alimentaire, la logistique dans l’alimentaire, l’Horeca, les attractions touristiques, les aides familiales, les aides ménagères et les titres-services. Elle couvre également le secteur vert (parcs et jardins, horticulture).

Le Croco : Quelles sont tes fonctions, tes tâches, en tant que secrétaire permanente ?

TM : En résumé, je m’occupe de plusieurs entreprises. J’aide les délégations syndicales à négocier dans les entreprises. Je fais également tout un travail de coordination au niveau des entreprises, des secteurs, de connexion entre les délégués et les interprofessionnelles de la FGTB. J’assure également une connexion avec la FGTB-fédérale.

Le Croco : Es-tu la seule secrétaire permanente à la Centrale Namur-Luxembourg ?

TM : Il y a un secrétaire régional qui s’occupe comme moi des entreprises, mais qui a la charge de la régionale Namur-Luxembourg, c’est-à-dire qu’il s’occupe de tout ce qui est administratif (comptabilité, finances de la régionale). Des personnes de nos bureaux se chargent également de faire des permanences juridiques. J’en fais également. J’accompagne de nombreuses personnes devant l’ONEM (ce que j’adore faire, par exemple), parce qu’il faut dire que l’ONEM devient vraiment un parcours du combattant.

Le Croco : Comment devient-on « syndicaliste » ? Comment t’es-tu retrouvée chez Horval ? Qu’est-ce qui t’a motivée à faire ce métier ?

TM : Lorsque j’étais étudiante, j’ai longtemps travaillé dans un Pizza Hut afin de financer mes études. Les nombreuses injustices que je constatais au Pizza Hut sont ce qui m’a poussée à me tourner vers ce métier. Mes collègues venaient souvent me voir, se tournaient vers moi, alors que je n’étais pas déléguée, pour régler leurs problèmes avec le manager. Je me suis dit un jour qu’il était temps de défendre les gens, surtout face à ces nombreuses injustices et plus particulièrement dans ce secteur. En effet, l’industrie du fast-food est un secteur où il y a beaucoup de pression et de nombreuses choses douteuses se passent. J’ai ainsi décidé de m’engager auprès du syndicat, car j’avais envie de défendre les employés, qu’on arrête de profiter d’eux ! En effet, dans le Pizza Hut où je travaillais, nous étions plusieurs jeunes, nous ne comprenions pas forcément le système ni les situations dans lesquelles nous nous trouvions. Ainsi, notre employeur pouvait facilement nous arnaquer. J’étais révoltée de constater ces situations et c’est ainsi que j’ai décidé de « m’engager » comme on dit.

Le Croco : Tu t’es donc engagée d’abord comme déléguée en tant qu’employée du Pizza Hut ?

TM : Tout s’est passé en même temps. J’ai d’abord fait un graduat en Marketing. J’aimais vraiment bien ces études, mais lorsque j’ai commencé mes stages, je me suis rendu compte que le marketing ce n’était pas ma voie. J’ai donc recommencé des études en Ressources humaines, en continuant mon job étudiant au Pizza Hut. C’est à ce moment qu’un poste s’est libéré. J’avais essayé auparavant de travailler à la FGTB, dans l’interprofessionnel, malheureusement cela ne s’est pas fait, enfin, plutôt, heureusement, finalement. Peu après, un poste s’est libéré à la centrale de l’alimentation. Je me suis donc engagée au départ comme propagandiste. Je suis contente d’avoir la possibilité de faire un métier que j’adore.

Le Croco : Tu as pu être déléguée syndicale en étant étudiante ? Ce statut te permettait de t’engager dans un syndicat ?

TM : Oui. Quand j’ai commencé mes cours en Ressources humaines, j’ai décidé de les suivre selon un horaire décalé, je n’avais donc plus le statut d’étudiant. Mais il existe des possibilités d’inscrire des étudiants sur la liste. En effet, il existe des mandats « jeunes », dont peuvent disposer les étudiants travaillant toute l’année et qui donc ne travaillent pas uniquement pendant les vacances, notamment dans les fast-foods. En effet, ces étudiants sont souvent sous des contrats d’ouvriers. C’est cependant difficile d’en trouver.

Le Croco : Pourquoi selon toi ?

TM : Par exemple, pour les jeunes qui ne sont pas étudiants et qui donc savent qu’ils vont rester dans l’entreprise, être délégué peut être un frein à leur évolution professionnelle. Effectivement, en tant que délégué syndical on a « bizarrement » moins de chances d’évoluer en entreprise. En contrepartie, je pense que beaucoup de jeunes ne se sentent pas vraiment impliqués par les actions syndicales, car, ils sont en train de construire leur vie, ce qui est tout à fait compréhensible. Je pense donc que cela vient plus tard dans la vie professionnelle.

Le Croco : Dans ta régionale, la proportion des jeunes est-elle élevée ?

TM : La plupart sont âgés de plus de 40 ans. S’impliquer avant 40 ans dans un syndicat est assez difficile, surtout pour les femmes. Avant 40 ans elles ont des enfants en bas âge. Or, les activités du syndicat prennent beaucoup de temps. Ainsi il est difficile de trouver du temps pour le syndicat lorsqu’on a une vie famille avec des jeunes enfants.

Le Croco : Comment vis-tu le fait d’être une femme syndicaliste au sein de ta structure ? Te sens-tu aussi respectée qu’un homme dans les négociations ?

TM : Au début, c’était un peu plus compliqué pour moi comparé à mes collègues masculins, car j’étais très jeune, je le suis toujours. Même les employeurs étaient surpris par mon jeune âge. Je pense qu’au départ j’ai dû travailler plus dur que les autres pour prouver que j’étais capable de lancer une grève, de pouvoir tenir un piquet de grève, de tenir tête à des employeurs qui n’étaient pas toujours très cordiaux avec moi. Il ne faut pas se voiler la face, le milieu syndicaliste reste un milieu très masculin, même à l’heure actuelle. Cela n’a pas été très facile, mais je pense que maintenant j’ai ma place.

Le Croco : Au sein de ta structure, pousse-t-on les femmes à prendre un peu plus de pouvoir ?

TM : Pour la centrale de l’alimentation, oui, car nous sommes plus de femmes que d’hommes. Nous sommes donc plus représentées par rapport à d’autres centrales. Mais il est clair que dans d’autres centrales il n’y a pas du tout cette parité.

Le Croco : Est-ce pour les raisons que tu as évoquées précédemment ? Est-ce dû à la difficulté de combiner vie de famille et activités syndicales ou est-ce dû à « l’image » de la femme, au rôle qu’on s’attend à ce qu’elle joue ?

TM : Je pense qu’il est toujours dur pour une femme de s’affirmer au début dans le milieu syndical. Il y a de nombreuses raisons. Tout d’abord, parce que nous sommes minoritaires et puis aussi parce que nous ne sommes pas toujours, je dis bien « pas toujours », prises au sérieux.

Le Croco : C’est un peu dans tous les milieux comme cela. Je suppose que c’est aussi lié au fait que c’est un métier de lutte. Difficile de casser les clichés. En parlant de clichés et de la vision que l’on peut avoir des pays du Sud. Tu es partie au Burundi dans le cadre d’un projet international entre Solidarité Socialiste et Horval. Qu’est-ce qui t’a motivée à partir, à t’engager dans ce projet ?

TM : J’ai eu l’occasion il y a deux ans de partir avec la Centrale Générale en Palestine pour un de nos projets. Je pense que cela a été un déclic pour moi au niveau des partenariats avec l’international. J’ai réalisé leur importance. Cela m’a motivée pour le projet au Burundi, car je pense que je pouvais apporter des choses à ce projet. Pour moi, il est important, surtout dans un contexte de mondialisation, de tendre la main à nos camarades du Sud, car si on ne se concentre que sur nos problèmes en Belgique, on ne s’en sortira pas. J’ai donc directement sauté sur l’occasion. Le projet Burundi est un projet tout nouveau on pouvait donc apporter plein de nouvelles choses.

Le Croco : Comment as-tu vécu ces premiers contacts avec le Burundi ? Quelle est ta vision à long terme pour ce programme ?

TM : On a décidé de créer avec les partenaires locaux, la FEBUTRA, qui est le syndicat de l’agroalimentaire, notre homologue burundais, on va dire. On souhaitait les aider à coordonner et à rassembler les gens. Au Burundi, on est confronté à plusieurs problèmes : les ouvriers d’usine travaillent dans des conditions de travail « aléatoires », aucun rapport avec la Belgique. Le travail informel est aussi un véritable problème au Burundi, et il concerne une majorité de femmes. On voulait mettre des permanents qui pourraient aller vers les gens, qui pourraient alors les aider à trouver un relais qui les aiderait lorsqu’ils rencontrent des problèmes à l’intérieur de l’usine. Concernant le travail informel, on souhaitait travailler avec les coopératives. Elles constituent également un axe du projet, on souhaitait pouvoir les développer surtout dans le domaine de l’agriculture, qui occupe une place importante dans ce pays. On veut également développer un axe concernant la couverture médicale, une mutualité, car je pense que tout peut se retrouver dans une même vision.

Le Croco : Une vision de protection sociale…

TM : Oui une vision de protection sociale pour tous les travailleurs.

Le Croco : Quelle a été ta première réaction quand tu es arrivée au Burundi ? Était-ce ton premier séjour en Afrique ?

TM : En Afrique Centrale oui, car j’ai beaucoup voyagé au Maghreb (Égypte) et au Moyen-Orient. Mais il est vrai que j’ai été vraiment frappée par la misère, par les illégalités sociales qui sont vraiment très marquées. Et ça, je pense que c’est quelque chose qui m’a vraiment touchée et je pense qu’il est important qu’on puisse aider ces personnes.

Le Croco : Vous avez donc rencontré des homologues syndicaux. Penses-tu que ces échanges étaient égalitaires ?

TM : Je pense qu’ils ont besoin d’être appuyés, car on a constaté qu’ils avaient des lacunes de connaissances de leur propre terrain et qu’ils manquaient de structures. Il était donc important de leur expliquer comment cela fonctionne chez nous, sans pour autant leur imposer notre système comme un modèle à suivre. En effet, les Burundais ont d’autres priorités que les nôtres. Ils étaient perdus quelque part, car ils avaient du mal à accéder à l’information juridique, par exemple, très importante pour un syndicat ; à comprendre comment structurer des personnes dans une usine, comment rentrer dans une usine qui ne dispose pas de syndicat. Une chose qui m’a vraiment motivée c’est de pouvoir aussi dans cette structure trouver une place pour les femmes. Les femmes sont présentes dans les syndicats, mais elles n’avaient pas du tout une place où elles pouvaient prendre la parole contrairement à leurs collègues masculins. Elles étaient même un peu étouffées par les hommes. Au fur et mesure de mon voyage, je me suis rendu compte qu’il y avait un problème de genre et qu’il y a beaucoup de travail à faire par rapport à ça.

Le Croco : Penses-tu qu’il faille développer un axe sur cette question ?

TM : Oui, il n’était pas prévu au départ, mais pour moi il était important. En discutant avec les femmes burundaises, je me suis rendu compte que leur condition était plus que problématique. Ce qui m’a un peu choquée c’est que les hommes burundais ne pensent pas qu’il y ait une problématique de genre, comparé au monde arabe, notamment au Maghreb, où ils ne s’en cachent pas. En effet, j’ai déjà été dans des endroits où on ne s’adressait pas à moi, car j’étais une femme et où on s’intéressait plus à mes collègues masculins. Au Burundi en tout cas, ils ne le disent pas ouvertement. Après avoir constaté que des femmes souhaitaient s’exprimer, car elles avaient des choses à dire, j’ai décidé d’organiser une réunion uniquement entre femmes. Au début, cela a été très mal pris, car selon eux, il n’y a pas de problématique de genre puisqu’elles sont syndicalistes au même titre que leurs collègues masculins, ce qui n’était absolument pas le cas. Car quand j’ai eu l’occasion de ne parler rien qu’avec elles, plein de choses sont sorties de cette réunion. Elles n’auraient pas pu dire toutes ces choses s’il y avait eu des hommes à celle-ci. Même quand on en parle avec certains de nos homologues masculins, on constate que pour eux il n’y a pas de problèmes, car la femme est libre, et donc on ne doit pas avoir de problèmes. Ce côté de « on cache les choses » m’a frappée.

Le Croco : Comment vois-tu la possibilité de sensibiliser les délégués et les affiliés d’Horval ?

TM : Je pense qu’il est très important de sensibiliser les militants syndicaux ici. Quand j’en ai parlé avec mes délégués – qui pensaient que je partais en vacances - j’ai décidé d’utiliser des exemples concrets (comme ma visite d’une usine d’eau minérale) et donc de leur expliquer les conditions de travail des ouvriers, car pour eux c’est très concret et ils peuvent donc les comparer avec leur quotidien. Par exemple, dans mes entreprises d’aides familiales ou de titres-services, le personnel est quasi majoritairement féminin, la problématique de la femme en Afrique, en tout cas au Burundi, peut les intéresser. En parlant de problématiques communes et en faisant des parallèles avec leurs conditions de travail qui les touchent directement, ils peuvent véritablement comprendre le projet et son utilité. Je pense que c’est comme ça qu’on pourra sensibiliser des gens, qui pourront alors marcher dans le projet. J’ai pris le temps d’en parler avec les délégués par rapport aux problématiques qui les concernent directement. Si on ne prend pas le temps de « vulgariser » le projet, de le rendre accessible pour les délégués, on risque de les voir se désintéresser du projet.

Le Croco : J’imagine qu’on-t-a déjà dit qu’on avait déjà assez de problèmes en Belgique, alors pourquoi aller ailleurs ?

TM : Oui bien sûr, on me le dit. En ce qui concerne l’axe syndical, il y aura encore et toujours des délocalisations (dumping social), si, dans les pays concernés, on ne fait pas le nécessaire pour que les personnes aient de bonnes conditions et soient payées à un juste prix pour leur travail. Si l’Europe ne se penche pas sur les problèmes de la Roumanie et de la Pologne liés aux salaires, on sera toujours confronté à ce problème. Parce que forcément, une multinationale avide d’argent va continuer à profiter des gens et ira s’implanter là où le travail coûte le moins cher et donc en Afrique, Asie et Amérique latine. En se faisant, ces multinationales contribuent à corrompre le pays. Par exemple, ce qui m’a frappée au Burundi, c’est le taux élevé de corruption, on ne pourrait pas imaginer cela en Belgique.

Le Croco : Il y a encore beaucoup de choses à faire en matière de démocratie dans ces pays.

TM : Mais en attendant, les multinationales pillent tranquillement ces pays, quelque part, c’est ça qu’ils font, et c’est injuste. Je n’accepterais pas qu’on le fasse en Belgique et donc il est important de leur montrer la voie pour s’organiser, pour organiser la lutte dans leur pays.