Croc Madame : María Jacqueline Rojas

María Jacqueline Rojas travaille depuis plus de 25 ans en tant que défenseur des droits humains dans la région du Magdalena Medio, une des régions les plus touchées par le conflit armé et les violations des droits de l’homme. Elle a perdu trois de ses frères qui ont été assassinés. Suite à des menaces et des agressions réitérées, Jacqueline et sa famille ont dû quitter la ville de Barrancabermeja. Elle poursuit son travail dans le cadre du réseau local des droits humains dans la région du Magdalena Medio. En 2012 elle a gagné le prix national attribué aux défenseurs des Droits Humains en Colombie par l’ONG suédoise Diakonia dans la catégorie “Whole life” ("Toda una vida" – « Toute une vie »). Son organisation, l’Organisation Féminine Populaire (Organización Femenina Popular) créée en 1972, dans la ville de Barrancabermeja, au nord-est de la Colombie défend les droits humains. Les membres de l’organisation forment et mobilisent les militantes locales afin de construire des projets tout en luttant contre toutes formes de violence – qu’elle soit économique, sociale, culturelle, civile ou politique.

Le Croco : Comment travaillent les défenseurs des droits humains dans votre région ?

Jacqueline Rochas : Le Magdalena Medio comprend 4 départements : Bolivar, Santander, Antiocha et Cesar. Aux confluents du fleuve Magdalena, Barrancabermeja est considérée comme la capitale de cette région très rurale.

L’OFP fait partie d’une P-F régionale, un espace qui regroupe des travailleurs et travailleuses en droit humains de Barancabermeja et du Magdalena Medio. Elle est constituée d’organisations de base, d’organisations sociales, communautaires, d’associations de femmes, de paysans, d’ouvriers, d’étudiants, de jeunes, de déplacés, de victimes des conflits, etc. Elle comprend des représentants de toutes ces associations car toutes ont des préoccupations qui relèvent des droits humains et par rapport à la situation vécue dans la région et dans tout le pays ; elle a aussi des ramifications au niveau des régions et les localités. Toutes ces organisations travaillent ensemble dans le respect de l’autonomie, l’identité et le travail de chacune mais avec l’objectif commun de revendiquer une vie digne sur le territoire, et ce malgré toutes les difficultés qu’elles peuvent rencontrer. Car en Colombie être défenseur des droits humains c’est prendre de gros risques. L’ex-Président, Alvaro Uribe a en effet publiquement déclaré que les défenseurs des droits humains sont le bras politique de la guérilla. Et cette stigmatisation se poursuit actuellement avec l’actuel Président Manuel Santos, peut-être plus dangereux que le précédent à cet égard. En effet, le niveau d’attaque aux mouvements sociaux n’est pas moindre mais plus subtil, et il est donc plus difficile de visibiliser ce qui se passe en termes de violation des droits humains.

Personnellement, je travaille surtout sur a question des droits des femmes, qui est aussi une question de droits humains, et qui dans cette région s’articule le thème du travail de la femme au sein du mouvement social. Notre organisation regroupe des camarades, femmes et hommes, avec pour objectif la revendication de nos droits auxquels on porte régulièrement atteinte sur le territoire. Ces violations des DESC (Droits Economiques, Sociaux et Culturels) se reflètent dans une politique structurelle de négation systématique des droits, car la condition des populations est de plus en plus précaire mais aussi parce qu’on nous refuse les droits civils et politiques, comme celui de s’organiser, de s’associer, de se mobiliser, de dénoncer. Nous nous articulons aussi sur des réseaux nationaux dans le pays, parce que seuls, nous ne serions pas assez forts. Nous sommes également en lien avec des organisations et des réseaux internationaux amis, solidaires, qui nous permettent aussi de faire connaître la situation à l’extérieur du pays. C’est ce qui explique que je sois ici à Bruxelles.

Je suis moi-même une déplacée. Je ne vis plus à Barrancabermeja même si je continue à travailler pour cette région. En novembre 2010, ma famille et moi avons été victimes d’un attentat dans notre maison. Mon mari est un dirigeant syndical. Les paramilitaires sont venus chez nous, m’ont agressée, ma fille et moi, ont confisqué des documents, les ordinateurs. Ensuite nous avons pris la décision de partir. Ce ne fut pas la dernière ni la première fois : avant cela nous avions déjà reçu entre 30 et 40 menaces pour lesquelles nous avons porté plainte. Car chez nous, les défenseurs des droits humains dénoncent depuis longtemps la complicité, une dynamique connue et prouvée, entre les institutions de l’Etat et es acteurs armés et illégaux, et en particulier avec les paramilitaires. Nous avions dénoncé certains cas et le jour après nous avons eu droit à des représailles. Nous sommes donc partis pour Bucaramanga.

Le Croco : Pourquoi êtes-vous actuellement en Europe ?

Jacquelines Rochas  : A Bucaramanga, nous sommes en lien avec des organisations nationales et internationales, notamment avec Diakonia, une agence suédoise de coopération qui accompagne le processus des défenseurs des droits humains en Colombie. L’année passée mon nom a été proposé pour le prix national des droits humains dans la catégorie Toute une vie « Whole Life », parmi 28 autres noms représentants aussi bien des expériences communautaires que des individus, selon trois modalités de prix : organisation ou ONG, communauté, et défenseurs « Whole Life » (« Toute une Vie »). Au vu de mon expérience communautaire et de mon parcours personnel, j’ai été nominée pour ce dernier par rapport au travail réalisé en tant que Défenseur des Droits humains. Et c’est donc dans ce cadre que j’effectue actuellement cette tournée en Europe pour visibiliser les violations des droits humains dans notre pays et expliquer aussi le risque qu’agir en tant que défenseur des droits humains représente. Mais pour nous cette défense est aussi un droit et continuer, malgré les persécutions, et bien que ma famille et moi-même continuons à être menacés même dans d’autres villes du pays. Je vis sous mesure de protection : pour me déplacer en Colombie, j’ai besoin d’une escorte et d’une voiture.

Le Croco : Vous êtes donc protégée par l’Etat ?

Jacqueline Rochas : Oui, en effet. Mais il faut se rendre compte que c’est aussi une stratégie de l’Etat ces fameuses protections des défenseurs des droits humains. Premièrement c’est nous couper la liberté, parce que nous ne pouvons pas nous mobiliser librement comme nous le souhaiterions. Deuxièmement, cela permet à l’Etat de montrer des résultats statistiques économiques et qualitatifs sur la défense des droits humains, alors que dans la réalité, il n’existe aucune politique pour protéger et garantir le libre exercice de ce droit et le défendre. Les deux derniers gouvernements se sont attelés à vendre cette image au monde alors qu’en Colombie le conflit armé se poursuit. Nous nous croyons à la paix et à la démocratie. Car pour nous la démocratie est le moyen de rendre viables ces droits sociaux que notre Constitution nous garantit théoriquement. La Colombie est un Etat de Droit ? Mensonges ! Sur le papier seulement… Pour nous, la démocratie est un instrument qui doit nous permettre d’obtenir ces droits. En 2005, l’Etat est entré dans un processus de négociation avec les paramilitaires et ils sont arrivés à une forme d’accord. Le résultat final consiste quelque part en une espèce de légalisation des acteurs armés, instituée dans le pays par le Président Uribe. C’est cela cette fameuse Loi de Justice et Paix. Ce qui nous préoccupe aujourd’hui huit ans après, alors que la plupart des paramilitaires qui ont été condamnés sont sortis de prison ; et bien qu’ils aient massacré des milliers de personnes, mis à sac des villages, persécuté les peuples indigènes et les communautés, ils sortent blanchis parce qu’ils ont soi-disant « payé » leurs crimes et servi le pays. Est-ce cela la Justice et la Paix ? Ont-ils dit la vérité ?

Le Croco : 2014 verra la tenue de nouvelles élections présidentielles et législatives en Colombie. On assiste en Europe à une véritable offensive de charme du gouvernement colombien vers l’Europe pour la signature des Traités de libre commerce avant cette échéance. Etes-vous en faveur de ces accords ?

Jacqueline Rochas  : La violation des droits humains se poursuit, et notamment en lien avec cette question des traités de libre commerce. Et les paramilitaires sont toujours actifs et jouent un rôle important par rapport à la protection des intérêts des multinationales. Mais le gouvernement nie l’implication des paramilitaires à ce niveau. Dans mon cas, par exemple, quand j’ai témoigné suite à mon agression, le gouvernement m’a envoyé une réponse en disant que j’accusais les paramilitaires pour des faits remontant à 2010 alors que la démobilisation avait eu lieu en 2003-2005 et qu’il n’y avait plus de paramilitaires actifs dans ce pays à cette date. On fait passer ces actes criminels pour des actes de délinquance. En ce qui me concerne il se serait agit de voleurs qui ont pénétré dans ma maison pour voler un ordinateur. Pourtant, ils m’ont peint tout le corps avec un aérosol, après m’avoir frappée et ils ont tagué les murs de la maison avec des insultes en demandant où était mon mari, qui est un dirigeant syndical. Puisque les paramilitaires n’existent plus selon le gouvernement, il s’agit donc de délits de droit commun. On gomme ainsi le caractère politique de ces actes qui sont en fait des atteintes aux droits humains. Pourtant il est de notoriété publique que les paramilitaires continuent leurs exactions. Comme je le disais, ceux qui ont été démobilisés et emprisonnés commencent à sortir de prison, mais de toute façon, les grands dirigeants n’ont jamais cessé leurs activités, même depuis l’intérieur des prisons et ont continué à renforcer leurs structures (?), et à contrôler le territoire et les gens. Ils imposent des normes de comportements aux communautés et aux individus. Lorsqu’ils appartiennent à une organisation ou un mouvement de revendication, ils les discréditent et les stigmatisent en les traitant d’homosexuels ou de prostituées, et prennent ensuite ce prétexte pour les éliminer. Ils intentent des procès contre ceux qui leur résistent en déclarant qu’ils font partie de la guérilla. On a eu le cas à Barrancabermeja il y a peu : un camarade dirigeant politique de gauche, conseiller municipal, David Ravelo, a été condamné comme terroriste. Le juge qui l’a condamné est en fait un ex-militaire qui avait été accusé de l’assassinat d’un défenseur des Droit Humains à Barrancabermeja et c’était David qui l’avait dénoncé. Le militaire s’est retiré de l’armée par la suite ; il a étudié le droit et est devenu juge. Ensuite c’est cette même personne qui a condamné David… Voilà comment les choses se passent en Colombie. Dans mon cas, mon mari est un ex dirigeant syndical dans l’industrie agro-alimentaire. Il fait partie de ceux qui ont accusé Nestlé et Coca Cola de financer les paramilitaires pour éliminer les syndicalistes. Un paramilitaire a été condamné. Mais dans ses déclarations, afin de réduire sa propre peine, il a accusé Juan Carlos, mon époux, et deux de ses camarades d’être responsables de la guérilla à Barrancabermeja ; et on leur a donc aussi intenté un procès. Or, le juge anti-terroriste qui est chargé du cas de mon mari et des dirigeants syndicaux est actuellement suspecté de liens avec les paramilitaires et le narcotrafic, donc on risque de se trouver dans la même situation que celle de David Ravelo, si on ne dessaisit pas le juge de ce cas.

Dans l’actuel contexte des élections présidentielles et législatives de 2014, on assiste au même processus qu’avec Uribe. Santos c’est la même chose peut être encore plus dangereux. Il vend l’image d’un agneau ouvert au dialogue avec la guérilla et les FARC. Et c’est vrai que ce dialogue nous semble important car c’est le moyen d’arriver à la paix. Mais nous en tant que défenseurs et mouvements sociaux savons que la paix ne se construit pas uniquement grâce à des signatures avec les FARC. La paix doit aller au-delà de la résolution du conflit armé ; et les FARC ne sont d’ailleurs pas le seul acteur. C’est important, il ne faut pas que s’arrête ce processus mais notre engagement social à nous c’est d’unir tous nos efforts pour qu’on arrive à conclure cette négociation avec les FARC. Ce 1er semestre 2014 va être très difficile pour les défenseurs des droits humains car il y a beaucoup d’intérêts en jeu ; et le gouvernement Santos veut signer les accords de libre commerce avant les élections, car c’est une bonne manière pour vendre le thème politique du développement. Mais le développement pour qui ? Nous ne nous opposons pas au développement mais il faut qu’il s’agisse d’un développement durable où l’on respecte les conditions et les droits des travailleurs dans notre pays … Par rapport aux mobilisations paysannes récentes le gouvernement a répondu comment ? Par la force publique, les arrestations, les inculpations alors que ce que revendiquaient les paysans c’était des conditions équilibrées pour la zone rurale colombienne, des conditions de vie dignes. Les multinationales qui s’installent via les traités de libre commerce arrivent là et s’approprient de toutes les richesses, alors que les populations vivent dans la misère …

Alors, comment appréhender ces traités grâce auxquels les multinationales entrent avec leurs produits ? Comment le paysan peut-il entrer en compétition ? C’est cela que la mobilisation sociale veut questionner. Le gouvernement lui répond par la force et l’agression, plusieurs personnes ont été agressées, inculpées et 4 personnes ont été assassinées au cours de la mobilisation nationale paysanne. Le gouvernement, lui, est très intéressé à conclure les traités. Pour nous c’est une préoccupation, une crainte ; et dans le contexte de la dynamique des élections, on ne va pas dire qu’on est pessimiste, mais c’est compliqué parce qu’Uribe risque de revenir en tant que parlementaire (il ne peut pas se présenter en tant que Président). En fait il n’est jamais parti … ! Il continue à commander de là où il est, et il a créé son propre parti, qui porte d’ailleurs son nom et qui comporte trois candidats possibles, mais avec le même profil. Du côté de la gauche, le Polo Democratico pourrait s’allier avec les Verts s’ils présentent Navarro comme candidat. La gauche est donc assez divisée et donc assez faible et il y a donc peu de chances que le prochain gouvernement se dirige vers une réelle prise en compte du mouvement social en Colombie, car ce dernier est lui-même fragmenté par une série d’intérêts spécifiques et donc manque d’unité et de force de mobilisation pour pouvoir présenter des alternatives politiques. La Colombie a beaucoup d’intérêts à conclure ces traités, toute l’industrie extractive notamment. Rien que dans la zone du Magdalena Medio, il y a quatre grandes transnationales : OXY (entreprise pétrolière), Drummond (charbon) Isagen et Aguas de Barcelon (eau), Anglogold Ashanti (mine d’or) et une entreprise de culture de palme à huile canadienne. La problématique de la culture de la palme se pose d’ailleurs de manière aigüe. Elle détruit l’environnement pour alimenter l’Europe et l’Amérique du Nord en agro-combustibles au coût de la vie de notre peuple qu’on assassine et qu’on déplace.

Ce qui est recherché via l’attribution de ce type de prix que j’ai gagné, c’est exactement de pouvoir dénoncer tout cela. C Les défenseurs des Droits humains en Colombie ont de moins en moins la possibilité d’être entendus car le gouvernement, par l’intermédiaire de ses ambassades, bombarde la communauté internationale en disant : « Mais regardez, vous voyez bien que nous sommes entrés dans un processus de paix … ! » Mais est ce qu’on peut vraiment appeler cela la paix ?