Croc’Madame : Juliette Compaore

Juliette Compaoré est la Présidente de l’ONG ASMADE très active dans la mise en place de mutuelles de santé au Burkina Faso. A l’occasion de la commémoration des 50 ans de Solidarité Socialiste et du FOS à laquelle elle était une invitée d’honneur, elle s’est exprimée sur l’en jeu de la protection sociale au Burkina Faso, sur l’assurance maladie en particulier. Elle nous livre également ici ses impressions sur ce long partenariat avec Solidarité Socialiste depuis les tout débuts de son organisation qui, pour sa part, fêtera sous peu son vingtième anniversaire.

Le Croco : Que t’inspire cette commémoration des 50 ans de Solidarité Socialiste, toi qui la connaît de longue date… ?

Juliette  : C’est un honneur de prendre part à la célébration cérémonie des 50 ans de Solsoc au nom des différents partenaires du Sud. Je pense que c’est aussi l’occasion de relever la qualité de ce partenariat de longue date entre Solsoc et Asmade ; je crois que c’est aussi pour cela que cet honneur nous est fait ; ainsi que, bien entendu par rapport aux thématiques que nous portons sur le terrain. La protection sociale qui est au cœur de cette journée est aussi au cœur de la stratégie pays au Burkina et notre programme avec Solsoc s’intègre aussi dans une politique publique d’extension de la protection sociale. Les acquis du partenariat avec Solsoc depuis la vingtaine d’années que Asmade existe, puisque nous allons fêter nos 20 ans en mai prochain, sont la construction commune de dynamiques et de la mise en place de projets opérationnels sur le terrain. Mais ils se mesurent aussi en termes de renforcement de capacité au plan des stratégies : nous avons en effet pu clarifier notre position en tant qu’ONG de développement, en tant qu’acteur de la société civile mieux préciser notre force en matière d’accompagnement à la définition de stratégies et de politiques publiques. Au cours de ces deux décennies, nous nous sommes donc renforcé en tant qu’acteurs de la société civile et nous avons pu mettre en place des projets qui répondent réellement aux besoins de base des populations. Mais ce qui nous amène à converger ensemble aujourd’hui, c’est la prise de conscience que la mise en œuvre de projets de développement sur le terrain demande aussi qu’on puisse influencer la définition de politiques et de stratégies publiques qui pérennisent les interventions. Nous ne remplaçons pas l’Etat qui doit jouer son rôle régalien mais nous venons avec une mission de contrôle citoyen et d’action de la société civile pour interpeller et faire des propositions. A ce niveau nous sommes mieux à même aujourd’hui à les rendre plus cohérentes, en accord avec les autres acteurs de la société civile. Nos propositions s’inscrivent aussi dans des stratégies à long terme. Car actuellement dans ce monde global on ne peut plus s’isoler à l’échelle d’un pays ; les questions de protection sociale se définissent au Burkina mais se définissent plus globalement en Afrique de l’Ouest. Je pense que l’Assurance Maladie Universelle (AMU) telle qu’elle se développe au Burkina ; se développe également dans sept autres pays de la sous-région qui sont dans le processus. Nos différents Etats se sont en effet engagés à mettre en place le socle de protection sociale notamment lors de la dernière Conférence de la CIPRES , répondant aussi à des demandes sociales pressantes. Il semble que nos gouvernements prennent enfin un peu de recul pour se rendre compte qu’il faut aussi recadrer et redéfinir des politiques qui donnent plus de cohérence aux interventions en matière de santé afin de répondre réellement à des besoins de base des populations afin qu’elles puissent participer davantage à la construction de la société. Donc pour moi les 50 ans de solsoc se passent à un virage important aussi dans la définition des stratégies des pays partenaires ; et c’est en même temps la contribution de Solsoc en tant qu’ONG du nord dans la définition de politiques et de stratégies de manière plus globale et au plan international. Et c’est tout à votre honneur puisqu’on constate votre action ici au nord en matière de plaidoyer et d’action éducative. Au niveau international en ce qui concerne les projets, Solsoc ne se positionne pas en financeur pour creuser des puits ou pour faire des banques de céréales mais encourage une définition des politiques par les acteurs locaux, et donc le renforcement de la construction d’une société civile forte, le travail en réseau entre sociétés civiles du Sud et du Nord, pour assurer à nos propositions plus de force et de cohérence. Selon notre expérience, il faut dépasser dans le développement cette approche selon laquelle « il faut donner le poisson ». Cette conception du développement est dépassée. Comme le disait le professeur Joseph Kiserbo, historien burkinabe : « si vous venez déposer votre natte, cela reste votre natte ». Ce n’est pas la natte des autres qu’on veut, on veut notre propre natte ; et ce qui est important c’est de voir comment d’autres peuvent nous aider à concevoir notre propre natte ; selon nous c’est ça le rôle d’accompagnateur de déclencheur de dynamiques de développement local.

Le Croco : C’était le sujet de ton intervention du 10 décembre ; quels sont les enjeux actuels de la protection sociale au Burkina Faso ?

Juliette : Sur les questions d’assurance maladie, je peux dire que le Burkina, à l’instar de beaucoup de pays de l’Afrique de l’Ouest qui se sont engagés depuis un certain nombre d’années dans la mise en place des systèmes d’assurance maladie pour répondre à des besoins criants des populations, a connu ces dernières années une période de questionnements mais aussi de révolte de la part des populations face aux difficultés d’accès aux soins. Quand on passe des recommandations de l’initiative de Bamako où on dit qu’on implique les populations à notre contexte du Burkina où on voit les moyens investis par l’Etat accompagné par la coopération et l’aide publique au développement, ainsi que la répartition du budget de l’Etat entre les différents secteurs, cela donne froid dans le dos car sur un peu plus de 200 pays notre pays est classé à la 187ème place, voire avant-dernière sur certains indicateurs de base, notamment l’éducation et l’accès à la santé. Cela pose la question de souveraineté, mais aussi de dignité pour les hommes et les femmes de ce pays. Quand, dans un centre de santé, tu te trouves devant un prestataire comme devant Dieu, ce n’est pas facile et quand tu y vas et que pour 3000 FCFA, équivalent de 5 euros, un enfant peut mourir de paludisme, une femme enceinte peut décéder parce qu’elle n’a pas eu de prévention pendant sa grossesse, nous pensons que ce sont des drames qu’on ne devrait plus vivre aujourd’hui. Pour cela les stratégies d’interpellations politiques que les ONG développent, notamment pour mettre à nu les dysfonctionnements et les limites de notre système de santé, ont finalement trouvé écho. L’Etat se rend compte que les résultats, en matière de couverture des besoins des populations en santé, malgré le plan décennal de développement sanitaire mis en œuvre jusqu’en 2000, ne sont pas du tout à la hauteur des attentes et des demandes. Même si des centres de santé sont construits, même si du personnel existe, il manque encore l’équipement, les consommables, les médicaments. Et quand les gens se rendent au centre de santé, ils n’ont pas la prise en charge nécessaire, et alors, ils n’y retournent plus par la suite. Donc les interpellations conjointes des populations à la base et des acteurs non étatiques ont forcé l’Etat à se positionner ; il a entendu et réagi à cette demande sociale et a jeté les bases pour un système de protection sociale qui toucherait, sur le volet santé en tout cas, toutes les populations.

Le Croco : Comment s’est concrètement déroulé le processus de mise en place de l’assurance maladie ?

Juliette  : Elle a débuté en 2008 à partir de la réflexion sur un projet de mutuelles de santé urbaines avec l’appui du BIT et d’autres partenaires et de l’Etat, qui se sont rendu compte qu’il fallait plutôt aller vers un système de protection universel s’appuyant sur un modèle tel qu’il existe en Europe mais aussi en Afrique : au Rwanda, au Ghana et au Mali entre autres. Il fonctionne avec plus ou moins de succès selon les cas mais dans toutes ces expériences l’Etat burkinabé en tout cas s’est engagé avec ses pairs lors de la conférence de la CIPRES pour voir comment formaliser une politique de protection sociale et comment mettre des dispositifs comme l’assurance maladie au cœur de la stratégie. C’est une réponse qui devait arriver. Même si elle est encore en construction, c’est un dispositif qui vaut la peine d’être mis en place pour faciliter le financement et l’organisation non seulement de l’offre mais aussi de la demande.

Le Croco : La question qui vient assez rapidement à l’esprit c’est comment financer ce type de système ?

Juliette : C’est en effet la grande question. Depuis que la réflexion sur l’assurance maladie a commencé, que ce soit au niveau du comité national de pilotage dont nous faisons partie ou des cadres avec les partenaires techniques et financiers, puisque l’Etat est accompagné actuellement par le groupe P4H, ou au niveau du gouvernement, on sait que mettre en place un système national d’assurance maladie demande qu’on définisse la stratégie de financement pour pérenniser ce système. Le Burkina a donc engagé un certain nombre d’études d’une part sur la définition du paquet de soins : quel paquet et à quel coûts on veut proposer l’assurance aux populations, mais aussi quels mécanismes de gestion, de bonne gouvernance qui garantissent la transparence et la participation des populations. Ces études prétendaient déboucher sur des options techniques mais aussi politiques afin de garantir la viabilité du système et le contrôle de l’utilisation des ressources mobilisées. La réflexion sur le système de financement a beaucoup porté sur la recherche de mécanismes de financements innovants. Même si on sait que le pays n’est pas à même de financer tout seul le système. On sait que les bénéficiaires, les usagers, les populations devront mettre la main au portefeuille, mais l’Etat et les partenaires techniques et financiers doivent contribuer également. Et par rapport à la contribution de l’Etat, les mécanismes innovant doivent permettre d’éviter que dans 2 ou 3 ans le système s’arrête. Quels mécanismes pour que ceux qui ont le moins de moyens puissent contribuer en fonction de leurs moyens mais bénéficier des services en fonction de leurs besoins ; que ceux qui ne peuvent pas contribuer soient pris en charge par un système de tiers payant et que les différents partenaires qui sont prêts à financer consentent aussi à la mutualisation des moyens et des outils. Parce que jusque-là on a des systèmes verticaux de gratuité qui existent. Mais la gratuité est toujours payée par quelqu’un d’autre. Donc c’est aussi innover dans la manière d’articuler différents outils de financement de la santé pour que, par exemple la prise en charge des enfants de 0 à 5 ans soit directement gérée au niveau de la mutuelle. C’est mettre en synergie différents outils de financement de la santé et trouver des mécanismes de prélèvement pour ceux qui peuvent payer plus et ceux qui peuvent payer moins. Le Burkina a une population à 80% agricole, donc par définition pauvre, mais certains ont peut-être les moyens de payer ; donc ces systèmes de contribution sont à imaginer. Cette synergie est importante car si on continue à développer des programmes de soins parallèles et séparés : obstétrique, paludisme, sida, on ne construit pas un système global d’assurance-maladie. Cette réflexion est actuellement en cours en cours avec le ministère en charge de la santé et de la protection sociale.

Le Croco : Quelle place pour les mutuelles de santé dans ce mécanisme ?

Juliette : On ne peut pas parler de l’assurance maladie sans parler de la prise en compte des mutuelles de santé dans le schéma. La stratégie que le gouvernement burkinabé a mis en place a été aussi influencée par les réflexions suscitées par un inventaire que nous avons réalisé pour montrer le potentiel des mutuelles mais aussi le travail de proximité qu’elles réalisent auprès des populations du secteur agricole et du secteur informel. A partir de cet inventaire et de cette analyse, on a pu interpeller l’Etat sur la nécessité de les articuler sur un schéma quel qu’il soit pour l’Assurance Maladie, une couverture universelle, afin qu’on puisse s’appuyer sur des mécanismes de proximité. En effet des mécanismes comme les mutuelles apportent une garantie dans le système de gouvernance et de gestion à mettre en place, mais c’est aussi une garantie de l’adhésion des populations, en termes de communication, en termes d’implication des acteurs de la base et dans le portage des produits de l’assurance maladie. Une particularité en la matière au Burkina c’est que le pays a choisi d’emblée, suite aux actions de plaidoyer de la société civile, et ce voyage d’Etude au Mali, Ghana et Rwanda, de s’appuyer sur la généralisation des mutuelles pour toucher ces fameux 80% de la population de ces secteurs agricoles et informels.