Interview de Fábio Andrey du Mouvement des Sans Terre

Fábio Andrey est le porte-parole du Mouvement des Sans Terre (MST) au Brésil. Il était à Bruxelles au mois d’avril pour témoigner de la situation actuelle des paysans et des militants au Brésil dans un contexte politique tendu.

Le Croco : Peux-tu nous faire part de ta lecture de la situation politique au Brésil ?

Récemment, nous avons assisté à la destitution de la Présidente qui avait été légitimement élue par la population. Elle a subi une sorte de coup d’état organisé par la bourgeoisie nationale. Cette manœuvre implique la création de conditions pour que la crise économique qui a touché le pays ne touche pas les élites. Tout cela sert à supprimer les droits des travailleurs, les réformes des droits du travail, les réformes de la loi de la pension… L’objectif est de faire payer la facture de la réduction des profits aux travailleurs. On continue à supprimer des droits, à revenir en arrière par rapport à la législation électorale et la législation de l’Etat Providence et en parallèle se poursuit la criminalisation des mouvements sociaux. Actuellement le coup d’état continue, il ne s’est pas résumé à la destitution de la présidente !

Le Croco : Qu’en est-il de la réforme agraire tant attendue ?

Le Brésil est un pays où il n’y a jamais eu de réforme agraire… Il figure parmi les deux pays ayant la plus forte concentration de terres dans le monde. Il y a énormément de terres disponibles, et pourtant 46% de ces terres appartiennent encore à 1% de la population, en dépit de toutes les luttes menées pour la réforme agraire tout au long de l’histoire du Brésil. La mobilisation est venue des indigènes, des syndicats, des paysans, etc., mais malheureusement aujourd’hui, il y a encore beaucoup de batailles à mener contre le « pouvoir agricole » qui est extrêmement concentrateur de terres. En plus de problème agraire, nous avons le modèle agricole qui opère le plus de déboisements dans le monde et qui fait une utilisation très agressive des pesticides, donc qui détruit l’environnement, mais aussi qui exploite le travail humain et produit essentiellement pour l’exportation. Tout cela est très alarmant et prouve qu’il y a encore un long travail à faire…

Le Croco : Quelle est la position du Mouvement des Sans Terre ?

Par rapport à la réforme agraire, nous avons développé une proposition alternative pour le travail de la terre. L’accent est mis sur le coopérativisme, le partage de la terre et la production d’aliments sains selon le modèle de l’agroécologie. En ce qui concerne la politique en général, une alliance entre les travailleurs du milieu urbain et les autres mouvements sociaux brésiliens se met en place. Le but : se battre pour éviter que ce coup d’état soit consolidé et pour essayer de renverser cette situation dans laquelle le pays se trouve. Nous souhaitons également construire un agenda pour les luttes des travailleurs brésiliens qui regroupe les différentes organisations sociales et surtout celles que l’on considère de gauche.

Cela fait 30 ans qu’il manque une articulation des revendications populaires. On constate qu’aujourd’hui il y a une émergence de l’engagement de la part de nouveaux acteurs : des artistes, les églises, les professeurs… On peut bien sûr constater des divergences dans les moments de rencontres, mais nous avons besoin de construire un nouveau positionnement en commun, pour voir ce que l’on peut faire ensemble.

Notre espoir, c’est que la situation actuelle pousse la population brésilienne à construire sa propre conscience : qu’elle soit plus politisée, qu’elle participe davantage à des espaces de discussions politiques, qu’elle soit critique face aux médias et aux candidats qui se présentent aux élections et enfin, par rapport aux différents partis politiques. Nous sommes actuellement en train de vivre des moments difficiles, mais nous pensons que cette expérience servira à développer une meilleure conscience critique et politique.