Marie Arena au Forum Social Mondial

Marie Arena, Sénatrice en charge des questions Internationales, était présente au Forum Social de Tunis. Elle livre quelques impressions, à chaud, au Croco !

Le Croco : Marie Arena, quel est le sens donnez-vous à votre participation à un évènement tel que le Forum social Mondial ?

En tant que responsable politique, je participe au Forum social Mondial à deux titres. En tant que Présidente de la Commission Nord/Sud de l’IEV et en tant que Vice-Présidente de la Commission Relations Internationales, dont la coopération, du Sénat. A ces deux titres, j’estime que c’est important d’aller prendre le pouls de la société civile mondiale ; et, à cet égard, le Forum Social Mondial constitue une excellente opportunité.

Mon mode de fonctionnement en Belgique c’est de travailler avec la société civile belge, comme Solsoc ou le CNCD et aussi avec des représentants de la société civile internationale, par exemple des institutions comme International Crisis Group, Amnesty international ou la Ligue des Droits de l’Homme. Ces organisations sont des ressources en termes d’idées pour le travail que je mène en Belgique ; mais sur la question internationale, c’est important d’aller à la rencontre de la société civile mondiale. Mon objectif au FSM, c’est celui-là.

Le Croco : Quelle spécificité attribueriez-vous à cette édition tunisienne du FSM ?

Cette dernière édition était particulièrement symbolique parce que le Forum avait lieu dans un pays qui a été à l’initiative des révolutions dans le pourtour méditerranéen. Et ces révolutions ont été menées par une société civile qui a encore un rôle à jouer dans le processus de la révolution. Pourquoi ? Parce que certains ont tendance à dire que la révolution a eu lieu à un moment donné, et qu’aujourd’hui on est déjà en présence de partis démocratiques. C’est faux : on se situe dans le cadre d’un processus, on ne peut pas encore parler de démocraties. A Tunis j’ai eu l’occasion de rencontrer des représentants de la société civile qui nous ont alertés sur la situation actuelle. Un des signaux envoyés était que les occidentaux, américains et européens, par le biais de leur soutien via le FMI, ou via les Accords de Libre Echange par exemple, que l’UE cherche à approfondir avec les pays du Maghreb, soutiennent politiquement des organisations néo-libérales, quelque soient leurs valeurs. On a le cas en Tunisie avec le parti religieux Ennahdha qui est un parti politique qui ne respecte pas par exemple le droit de la femme et qui est fortement soutenu par l’Europe et par les USA. On est en train en fait de reproduire avec ce pays ce qu’on a fait avec la dictature de Ben Ali. On ne critique pas les valeurs qu’ils défendent et les processus qu’ils mettent en place au nom du libre-échange, au nom d’une valeur de droite, donc. Il est donc très important, politiquement parlant, que nous, progressistes, avec le soutien de la société civile, condamnions ce qu’on n’a pas condamné hier pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Pour moi, c’était donc très important d’aller dans un Forum Social Mondial qui prenait place en Tunisie parce qu’il donnait aussi la voix à la société civile tunisienne. J’ai aussi participé au Forum parlementaire mondial, où les tunisiens ont exprimé haut et fort leurs craintes par rapport à la dérive qui était actuellement impulsée par la Constituante, donc par le gouvernement de transition actuel. Il est donc essentiel d’aller prendre le pouls de la société civile des pays en processus de démocratisation. Les démocraties ne sont pas encore garanties et il faut soutenir le processus démocratique avec ceux qui dénoncent les travers d’une société qui devient de plus en plus sécuritaire, qui ne garantit pas les Droits humains, dont les Droits de la femme, et d’une société qui fait la promotion d’un modèle ultra libéral qui ne répond pas aux besoins qui ont été exprimés par les révolutions. Les révolutions, c’était des révolutions sociales. Et aujourd’hui les systèmes néo-libéraux qui se mettent en place dans ces pays ne vont pas répondre à ces besoins sociaux.

Le Croco : On entend parfois dire que le Forum Social Mondial constitue une bulle où les altermondialistes tournent en rond entre eux. Qu’en pensez-vous ?

Honnêtement, je ne le pense pas. Et c’est la raison pour laquelle les politiques doivent être là, c’est que ces processus altermondialistes doivent être reçus par les politiques pour les transformer à un moment donné en revendications politiques claires. Si on prend la question des accords de libre-échange, par exemple, c’est parce que la société civile colombienne, maghrébine, africaine nous dit « Attention, ces accords vont nous poser difficulté par rapport à notre bien-être social ! » que nous, politiques, nous devons intervenir sur le blocage de ces accords, ou en tout cas, sur la modification de ces accords en y incluant des clauses sociales et environnementales et en y intégrant des clauses de sauvegarde, ainsi que la possibilité pour les Etats de réguler, ce qui signifie garantir la souveraineté des Etats par rapport à la capacité de décider de signer un ALE. Et ça c’est le rôle du politique. J’ai envie de dire qu’on est là pour transformer l’essai, à savoir tout le travail qui a été fait sur le terrain par la société civile, en lois, en positions politiques claires. La présence politique à des espaces comme les forums sociaux représente cette capacité d’être à l’écoute et de transformer le travail de la société civile en lois.

Le Croco : En tant que femme politique et féministe, quels peuvent être les apports de ce Forum qui prend place pour la première fois dans un pays du Maghreb ?

J’ai eu la chance de faire partie d’une délégation politique à la fois pour le PS et pour le PSE. A ce titre j’ai rencontré des femmes politiques, des femmes élues et qui travaillent sur la question des droits de la Femme. Ce qui est intéressant c’est que c’est aussi sur le Droit de la Femme en Europe. Car on a parfois l’impression que tout est acquis. Et malheureusement, comme le montre un tout récent rapport du Parlement européensur les effets de la crise sur les femmes, il ressort clairement que ses effets sont beaucoup plus importants sur elles. Et on a tendance à faire marche arrière en ce qui concerne leurs droits. Si on veut faire des économies dans le cadre d’une politique d’austérité aveugle, les services destinés aux femmes disparaissent. Par exemple, les crèches. En Angleterre on a pris des décisions en matière d’intervention sur les droits sociaux qui pénalisent les familles monoparentales ; or ce sont généralement des femmes et leurs enfants. On doit donc être attentives à ce qu’on ne vienne pas écorner les droits des femmes dans les pays européens sous prétexte de la crise. Le FSM nous permet de discuter de cela aussi.

On a aussi beaucoup travaillé sur la question des femmes africaines. J’ai intégré la délégation de la FGTB et on a eu l’occasion de prendre connaissance du travail développé par certains syndicats pour défendre leurs droits. Je crois qu’il y a là un gros travail à réaliser. Les femmes africaines sont les plus actives dans la société civile mais il y a encore beaucoup à faire au niveau de leurs droits effectifs, car elles ne bénéficient pas encore des droits qu’elles défendent. Par exemple, en RDC, et je pense que c’est un travail qui a été fait aussi avec Solidarité Socialiste, tout le travail sur la loi agricole (ndlr : dans le cadre de l’Alliance Agricongo) qui a abouti sur la question du droit de la propriété foncière qui concerne les femmes : les femmes sont les travailleuses agricoles mais pas les propriétaires des terres. Il y a donc tout un travail de transformation à faire sur le droit à l’héritage, le droit à la propriété qui est important et qu’on doit pouvoir accompagner.

Enfin, nous avons abordé la question de la religiosité, et de la tendance à nier le droit des femmes sous prétexte de la religion. On le voit dans les pays du Maghreb, pays musulmans où les révolutions arabes ont fait ressurgir la question des femmes et de la religion. Je pense qu’il est important d’outiller les femmes dans le sens de ne pas nier la question de l’identité culturelle mais et en même temps de continuer à défendre leurs droits. Ce ne sont pas des valeurs antagonistes. Nous défendons le concept de l’universalité des droits, et cela que l’on soit musulmane, chrétienne ou laïque. Il n’y a pas de relativisme culturel, il y a un droit universel aux droits humains et donc aux droits de la femme. C’est important parce que souvent on oppose les deux. C’est ce que nous ont dit les femmes de la révolution : les droits des femmes c’était une question pour la dictature, pas dans le cadre de la démocratie. Et donc quand elles revendiquent les droits des femmes aujourd’hui, c’est comme si elles se situaient dans le camp du dictateur. Or c’est faux : on peut revendiquer le droit des femmes en étant révolutionnaire et en étant de culture musulmane. La question de la religiosité est donc importante, tout comme elle est importante en Europe. Nous avons aussi connu des mouvements religieux qui avaient la volonté de réduire le droit des femmes, son droit à disposer de son corps, d’interdire l’avortement, etc. On doit donc être extrêmement vigilantes en tant que femmes pour donner des pistes à ces femmes qui, sans nier leur culture, doivent défendre la question de l’universalité.

Le Croco : quelles sont vos perspectives de travail politique dans le suivi de Tunis ?

En tant que mandataire politique avec ce que nous avons entendu lors de ce Forum, il y a plusieurs actions à mener. D’abord au niveau belge. J’ai récemment déposé une résolution sur la lutte contre toutes les violences faites aux femmes. On a identifié différents types de violences, qui sont soit des violences économiques, des violences sexuelles ou politiques. On demande donc par le biais de cette résolution que le gouvernement belge dans son action politique mette en place des systèmes qui permettent d’identifier, de quantifier, de bien cerner la question des violences et des discriminations faites aux femmes. Et que dans tous les cénacles internationaux, que ce soit au via la coopération au développement, que ce soit via la diplomatie ou via le financement d’actions, l’attention soit systématiquement portée sur la question des violences faites aux femmes. Cette résolution englobe donc l’action politique que le gouvernement doit réaliser en ce qui concerne les femmes. Je trouve qu’il est important de nommer les violences et d’avoir des indicateurs statistiques qui s’y rapportent afin de mettre en place des actions claires de soutien. Et quand on parle de la coopération au développement, il est légitime que dans tous les programmes de coopération au développement on puisse apporter un soutien particulier aux femmes, que ce soit les femmes en politique, dans la démocratie, dans la société civile. Il faut une action spécifique par rapport à ça. Et aussi dans la diplomatie. Un ministre des Affaires Etrangères dans ses relations diplomatiques doit systématiquement mettre à l’ordre du jour la question de la femme. On entend un Ministre des Affaires Etrangères dire qu’il est « droit-de-l’hommiste », et bien que ces droits de l’homme, soit traduits en droit de la femme aussi !

Ensuite, au plan international. Il existe un réseau de femmes parlementaires au niveau des pays du Magheb-Machrek ; l’idée est que les femmes parlementaires européennes puissent travailler avec elles et leur donner les outils que nous avons pu développer en Occident. Je me garde bien de dire que ces outils sont transférables tels quels ! Nous avons des histoires et des fonctionnements différents. Mais encore une fois, le point d’objectif est le même et donc il ne faut pas introduire la question du relativisme culturel en disant « Ça ne peut pas fonctionner comme ça ailleurs parce qu’on n’a pas les mêmes cultures ». Non, le point d’aboutissement est le même, même si les chemins pour y arriver sont sans doute différents. Nous pouvons expliquer comment nous avons fonctionné pour obtenir la reconnaissance de certains droits. Par exemple, je prends la question des quotas sur les représentations politiques des femmes ; et bien je suis ravie de voir que dans la Constitution tunisienne, on a inscrit des quotas dans la représentation politique. Ça c’est déjà un acquis. Alors est-ce que cela va tout régler ? Non. Et je leur ai d’ailleurs dit que moi je préfère avoir dans mon parti un homme progressiste qu’une femme conservatrice ; mais, en tant que féministe, je défends aussi l’idée que dans les partis conservateurs il y ait des femmes. C’est tout un chemin à parcourir. Et il faut aussi pouvoir leur dire que certaines choses ont fonctionné et d’autres pas. Il faut faire notre propre évaluation et proposer aux femmes politiques de cette région du monde qu’elles se les approprient.